Nano Shabtai, Haaretz, 28 juillet 2026
Photos Yair Meyuhas
Titre : Podium
Mise en scène : Yael Polka
Autrice : Yael Polka
Théâtre : Théâtre HABAIT, Jaffa
« Podium » s’intéresse à un groupe de jeunes femmes spécialisées dans la natation synchronisée. La pièce s’inspire largement de l’expérience personnelle de Yael Polka, qui a commencé à s’entraîner à l’âge de cinq ans. À dix ans, elle avait déjà remporté le titre de championne d’Israël ; elle a continué à nager et à exceller, jusqu’à entraîner l’équipe nationale.
Pour accomplir de tels exploits, tels qu’ils sont décrits et présentés dans sa première pièce (créée et montée pour la première fois dans le cadre d’un programme de 2025 au Festival d’Acre de théâtre israélien alternatif), le talent et la volonté ne suffisent pas. Une phrase glaçante, prononcée par une entraîneuse, résume l’essence de l’ambition qu’il faut pour exceller dans cette discipline : « Il faut tomber amoureuse de sa douleur. »
Ces danseuses-athlètes professionnelles doivent composer avec une perte totale de vie privée. Les séances d’entraînement, harassantes, ont lieu six jours par semaine, à raison d’au moins huit heures par jour. Elles n’ont de temps ni pour un repas en famille ni pour quelque autre activité. Polka mène le spectacle en tant que narratrice, vêtue d’un uniforme d’entraîneuse, demandant de temps à autre aux stagiaires de reproduire un duo qu’elle a créé ou exécuté lors d’une épreuve olympique précise, explications techniques à l’appui.
La bande-son — composée de chants folkloriques israéliens patriotiques et enjoués — est diffusée pour simuler ce que les nageuses entendent. Les détails minimalistes, quasi documentaires, sont précisément ce qui produit un effet puissant, dont la force tient avant tout à une vaste défamiliarisation : le fait qu’il n’y ait pas de piscine sur scène. Cet effet épuré et ce minimalisme méticuleux ont conduit ma fille de 14 ans à déclarer, en sortant du théâtre, que la pièce était « parfaite ».
De fait, « Podium » est une production parfaite, tant sur la forme que sur le fond, même si l’on sent à chaque instant qu’il s’agit aussi d’un coup d’essai. Cela aussi participe de son charme. Peut-être involontairement, la pièce ne traite pas seulement du monde du sport féminin de compétition ; elle formule un constat critique incisif sur la manière manipulatrice dont fonctionne notre monde agressif.
C’est une démonstration d’une justesse à couper le souffle du conditionnement que subissent ces filles sur le chemin qui les mène à devenir la victime parfaite. Le genre de victime qui n’a même pas conscience d’en être une, du moins pas avant longtemps. Le propos se construit thématiquement, sans jamais verser dans la manipulation émotionnelle. Grâce à cette approche thématique presque sèche (le jeu de mots est voulu), ancrée dans une modestie spartiate qui semble ne pas dépasser la ligne, la pièce parvient à briser tous les mythes et tous les mensonges, jusqu’au knock-out total — lequel, dans une large mesure, tient du but contre son camp. ··À la gloire de l’État d’Israël.
Le conditionnement éducatif, ou dressage, commence par une illustration de la façon dont le corps privé de la nageuse est exproprié 𬭨 pour être transformé en un corps qui appartient à la nation. Dès son intégration dans la convoitée équipe nationale, son corps devient la propriété de l’État, qui finance ce sport et y investit. L’État est aussi officiellement et explicitement responsable de la santé et de l’intégrité physique de l’enfant ou de l’adolescente en compétition, dans l’espoir qu’elle représentera le pays avec honneur et remportera peut-être même une médaille.
Cependant, la préservation de ce corps privé, confisqué et transformé en corps de représentation publique, ne se fait pas selon les règles d’un foyer nourricier et protecteur. Bien au contraire. Lorsqu’une jeune athlète se blesse, non seulement elle ne reçoit ni soins, ni réconfort, ni repos, mais c’est un doigt accusateur que l’on pointe vers elle. Nous entendons les témoignages : comment les stagiaires, contraintes de fait de s’affamer, sont pesées, et comment leur corps s’use peu à peu pour devenir un moyen au service d’une fin, tel un objet, entre les mains des parties prenantes, ou peut-être telles des bêtes menées à l’abattoir.

Le but — monter sur le podium des vainqueurs — sanctifie tous les moyens. Et de fait, les plus fortes et les plus remarquables continuent de se produire et de concourir, même avec des fractures. À chaque instant, leur corps privé est asservi au corps public-national, tandis qu’elles aspirent naïvement au but, ou à l’apaisement momentané de la figure d’autorité, toujours au détriment de leur propre bien-être, jusqu’à atteindre une abnégation presque totale.
Avec le temps et la progression du dressage, elles ne sont même plus certaines que la façon dont le médecin les touche soit légitime. Cette intrusion dans leur corps, qu’elles subissent déjà depuis des années sous diverses formes (légales), est-elle une intrusion d’une autre nature ? Elles tâtonnent en quête de réponses et s’interrogent les unes les autres, mais n’osent pas se plaindre. Il en va de même pour cette entraîneuse, toujours présente au bord du bassin, qui touche les fesses des fillettes de dix ans comme s’il s’agissait d’une routine. Et elles, dont l’expression fondamentale, apprise dès le départ, est le sourire perpétuel — caractéristique de la nageuse artistique —, pourquoi se mettraient-elles soudain à pleurer ou à se plaindre ?
L’écart entre l’extérieur et l’intérieur fait partie de l’essence même de ce sport, avant même que l’on parle de ces filles, qui ont été exploitées sexuellement. Cet écart, qui rend possible le préjudice croissant infligé au jeune corps et au jeune esprit, est illustré par Polka et les danseuses de manière puissante et glaçante. D’emblée, il y a quelque chose d’inquiétant dans ce sport, du moins aux yeux d’un observateur extérieur. D’un côté, les mouvements de danse hyper-précis, les maillots scintillants — toute cette beauté est troublante. En réalité, elle s’accompagne de longs moments d’apnée et de l’obligation de sourire en permanence.
À mon avis du moins, la natation artistique est l’exact opposé de l’art. L’art est censé exprimer l’émotion, la révolte, l’individualité. La natation artistique exprime l’obéissance aveugle, une représentation de la beauté qui, dans les faits, relève d’un robotisme total. On pourrait peut-être en dire autant du ballet classique, mais l’élément aquatique, absent de la scène sèche, met délibérément en évidence la souffrance, le sacrifice et la réification, à travers une danse toujours corsetée par les règles du temps et par des mouvements prédéterminés, consignés dans quelque charte professionnelle à laquelle la chorégraphe doit se conformer. La scène sans eau et les gestes des danseuses cherchant leur souffle soulignent une suffocation psychologique et physique, dans un grotesque douloureux.
Faire taire la voix féminine est une valeur ancienne et fondamentale de la société patriarcale. En regardant la pièce, j’ai pensé aux guetteuses de la frontière qui avaient averti à maintes reprises des nombreux dangers avant le 7 octobre. Elles se sont heurtées au mépris, au silence imposé et au rejet, avant d’être assassinées. Polka lit au public le discours de Simone Biles, qui a quitté la gymnastique de compétition en décrivant de façon glaçante la scission constante entre le corps et l’âme, lot d’une gymnaste vedette de rang international, laquelle a composé un réquisitoire cinglant contre toute une culture de l’exploitation, déguisée en sourire radieux.
Le message contre l’exploitation des filles et des femmes frappe comme une flèche, précisément en raison de la modestie avec laquelle il est présenté. Un cri délicat, comme encore étouffé par l’eau de la piscine et le chlore, émanant de quelqu’un qui veut encore croire à la bonté et à la beauté. C’est le message de la gentille fille, presque en train de se noyer sous un excès de culpabilité, de douleur et de désir d’être aimée et de plaire.
« Podium » délivre un propos qui ne concerne pas seulement les parents de filles ambitieuses. C’est une pièce à voir absolument, pour toutes et tous, adolescents comme adolescentes, et pour chaque parent qui croit qu’il y a la moindre beauté dans le sacrifice. L’amour de Polka pour ce sport en particulier transparaît clairement dans la pièce, ce qui la rend d’autant plus émouvante, déchirante et courageuse. Il n’est pas beau de mourir ni d’être blessée pour notre pays, sous quelque forme que ce soit — pas même artistiquement.



