Dolat Chandani, Dawn EOS, 31 mai 2026
Traduit par Tlaxcala
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En 2016, alors que la plupart des gens contractaient des prêts bancaires pour construire des maisons, acheter des véhicules ou créer des entreprises, Ashraf Ali Samoon a emprunté de l’argent pour une raison totalement différente : des livres.
Ce bibliophile de 55 ans originaire du Tharparkar s’est rendu en Inde pour participer à la Foire mondiale du livre, organisée par le National Book Trust indien, où 1 380 stands et éditeurs de 14 pays étaient réunis sous un même toit. Pour Samoon, ce voyage était moins un luxe qu’un pèlerinage. Il est revenu avec des livres d’une valeur de plus de 150 000 roupies [=460 €], soit à peu près le montant qu’il avait emprunté.
Ce qui l’attendait à la maison, cependant, n’était pas une célébration. Peu après son retour, Samoon a été suspendu de son emploi gouvernemental pour ne pas avoir obtenu l’autorisation formelle de partir — la suspension a duré 32 mois.
Mais ça ne l’a pas détourné de sa passion pour les livres.
Aujourd’hui, dans la ville d’Islamkot, en plein désert de Thar, où les projets charbonniers et les routes poussiéreuses dominent le paysage, Samoon a tranquillement construit l’une des bibliothèques privées les plus remarquables de la région : une vaste collection de plus de 16 000 livres, logée dans sa modeste maison.
Le rat de bibliothèque
Samoon est né dans le petit village de Peeloro Samaan — aujourd’hui appelé Ahmedabad — près d’Islamkot, dans une famille religieuse. Il a fait ses premières études à Diplo, avant de terminer sa scolarité secondaire à Jhuddo, ses études intermédiaires à Mithi et une licence à Matiari.
La relation de Samoon avec les livres a commencé dans son enfance, alors qu’il vivait avec son frère aîné, Molvi Muhammad Ahmed, qui enseignait les études religieuses et possédait une petite collection de textes religieux à la maison. D’abord curieux, Samoon n’a pas tardé à être consumé par la lecture.
Étudiant, il se privait souvent de repas pour économiser de l’argent pour les livres. Ses parents lui envoyaient de l’argent pour la nourriture et les vêtements. Samoon, cependant, achetait des vêtements d’occasion et sautait des repas pour économiser chaque roupie. À un moment donné, l’habitude est devenue si grave qu’il a développé la tuberculose.
« Les livres sont devenus plus importants que le confort », dit-il.
Boîtes en étain et coffres en fer
Lorsque Samoon a décroché un emploi gouvernemental comme instituteur en 1989, son modeste salaire a commencé à alimenter une obsession grandissante.
Au début, ses livres étaient stockés dans des boîtes en étain, des coffres en fer et des armoires en terre. Mais en 1990, il avait installé une petite bibliothèque dans son village natal. Dix ans plus tard, il a transféré la collection dans sa maison à Islamkot, où deux pièces sont désormais entièrement dédiées aux livres. Une troisième pièce — où il dort et lit — est également tapissée de livres, mur à mur.
La bibliothèque, nommée bibliothèque Makhdoom Bilawal d’après le saint soufi du XVe siècle, contient des milliers d’ouvrages couvrant la philosophie, l’histoire, la fiction, la poésie, les biographies, les autobiographies et la littérature internationale.
Pratiquement chaque titre a été acheté par Samoon lui-même, seuls quelques-uns ayant été donnés par des auteurs. Les visiteurs viennent régulièrement emprunter des livres, les rendent une fois finis avant d’en prendre un autre. Dans une région où les bibliothèques publiques sont rares et les espaces de lecture quasi inexistants, cette maison est devenue un refuge intellectuel inattendu.
Une culture de la lecture en déclin
Actuellement, la bibliothèque de deux pièces d’Islamkot est le seul endroit de ce type dans la ville. On y trouvait autrefos la bibliothèque Shah Abdul Latif, créée par la communauté Lohana, qui est fermée depuis un certain temps. Selon Samoon, cela reflète une culture de la lecture plus forte qui s’est peu à peu érodée au fil du temps. Il ne blâme pas seulement la technologie.
« Ce n’est pas seulement l’ère numérique », dit-il à Eos. « Nous sommes nous-mêmes responsables, car nous ne gérons pas notre temps efficacement », poursuit-il. « Dans les pays développés, les gens utilisent les plateformes numériques tout en lisant et en publiant des livres. Ils ne passent pas tout leur temps à scroller. »
La bibliothèque est également devenue une ressource pour les chercheurs. Samoon se souvient de deux étudiants — Asad Abbasi de Kotri, qui étudie en Finlande, et un autre nommé Usman de Lahore, qui étudie au Royaume-Uni — qui sont restés à la bibliothèque pendant deux mois pour faire des recherches sur le climat de Tharparkar.
Qurban Ali Unar, un enseignant d’Islamkot et visiteur régulier de la bibliothèque, décrit la collection comme « rien de moins qu’un trésor ». Les livres de la bibliothèque de Samoon, dit-il à Eos, sont inestimables pour les étudiants, les chercheurs et les lecteurs ordinaires. « Dans une petite ville comme Islamkot, cette bibliothèque étanche la soif des lecteurs. »
Le chasseur de livres
Pendant près de trois décennies, Samoon a parcouru le Pakistan à la recherche de livres.
Il fréquente le bazar Anarkali de Lahore, le Raja Bazaar de Rawalpindi, le Regal Chowk de Karachi et les étals de livres autour de Frere Hall à Karachi. Selon ses propres dires, il a participé à 17 foires du livre au centre d’exposition de Karachi, n’en manquant que deux éditions en près de vingt ans.
Cette quête est devenue une routine de toute une vie.
À un moment donné de notre rencontre, il fait un geste vers les étagères imposantes qui l’entourent et dit qu’il lui reste encore des livres qu’il désire posséder. Parmi eux se trouvent les volumes complets de l’Encyclopaedia Britannica et L’Histoire de la civilisation de Will Durant.
« Si quelqu’un veut les donner avec plaisir », dit-il avec un sourire, « la bibliothèque les accueillera. »
Plus qu’un collectionneur
Samoon n’est pas seulement un collectionneur de livres ; c’est aussi un écrivain et un traducteur.
Il a traduit en sindhi Tareekh-i-Sindh [Une histoire du Sindh] d’Abdul Halim Sharar et Les droits des femmes en Islam de Zakir Naik. Il a également écrit trois livres, dont Tharparkar : An Annotated Bibliography — qui contient de courtes critiques de plus de 500 livres et de plus de 700 articles liés à Tharparkar. Cet ouvrage sert de guide aux chercheurs qui cherchent à comprendre la région.
Samoon dit avoir refusé à plusieurs reprises toute aide financière pour la bibliothèque.
Il se souvient de la visite de Syeda Sabin Shah, la sœur du ministre en chef du Sindh, Murad Ali Shah, qui lui a proposé de l’argent pour améliorer les lieux. « Je lui ai dit que sa visite elle-même était le plus grand des honneurs », dit-il.
La bibliothèque compte actuellement environ 60 lecteurs réguliers, bien que seulement 10 à 15 viennent régulièrement.
Samoon rêve néanmoins de l’agrandir. Il prévoit de construire une grande salle de lecture au-dessus des pièces existantes, afin que davantage de visiteurs puissent s’asseoir et lire confortablement.
D’autres pensent que la bibliothèque mérite un soutien institutionnel. Hafiz Abdul Gani Bajeer, un journaliste local, affirme que la bibliothèque privée devrait éventuellement être transformée en bibliothèque publique. « Les jeunes sont particulièrement attirés par les romans, les livres de motivation et les livres d’histoires », dit-il à Eos. « Il devrait y avoir des sections dédiées aux différents genres, des clubs de lecture et des discussions mensuelles. »
Les dernières pages
Au Tharparkar, où les conversations tournent souvent autour de la sécheresse, des migrations et de l’extraction du charbon, la bibliothèque de Samoon constitue une forme de résistance plus silencieuse. Ses étagères contiennent des milliers de mondes très éloignés du désert environnant.
Et pendant des décennies, un seul homme l’a soutenue par des sacrifices personnels : repas sautés, vêtements d’occasion, argent emprunté et voyages incessants à la recherche de livres. Avant que notre rencontre ne se termine, Samoon livre une dernière réflexion — moins une déclaration qu’un espoir.
« Puisse cette bibliothèque devenir une source d’inspiration, dit-il, afin que les gens créent des bibliothèques partout, des villages aux villes, et contribuent à ranimer une culture de la lecture qui se répande largement. »


