
Le nouveau président colombien, Abelardo de la Espriella, a été investi le vendredi 7août loin de Bogotá, dans une cérémonie de 3 heures rompant avec toutes les traditions, en deux temps : d’abord à l’Université Santiago de Cali, puis dans une caserne. Celui qui s’est surnommé « El Tigre » s’est mis sous le parrainage du sabre et du goupillon. Commentaire de l’écrivain Reinaldo Spitaletta. [NdT]
Reinaldo Spitaletta Sombrero de mago, El Espectador, 11 août 2026
« Éclaire, flamme d’alun, Lucifer de pierre d’alun ! » [1] Et nous voilà devant l’écran des aliénations, à écouter ce que débitait le « monsieur le président » lors de son investiture de chapelle, ecclésiastique et miraculeuse. Je ne sais pourquoi me sont revenus à l’esprit des archevêques censeurs et très à cheval sur la morale, comme monseigneur Miguel Ángel Builes [2], conservateur jusqu’au bout des ongles et rongé par la rouille du bleu de Prusse. On aurait dit une vignette sortie de Macondo [3] : l’investiture d’un président dans une enceinte universitaire, puis dans un cantonnement militaire.
Il ne lui manquait plus que de s’envoler, comme Remedios la Belle [4], et de monter au ciel au milieu des tuniques, des kippas et de ces petits livres évangéliques que l’on trouve sur la table de nuit des hôtels trois étoiles. Un premier signe inquiétant avait été d’avoir ainsi mis le Congrès sur la touche. C’était comme un retour — avec, en plus, des réminiscences d’« aristocratie » de seconde zone — à l’époque de la Régénération conservatrice [5]. Ni Núñez ni l’auteur de « Patrie, je t’adore dans mon silence muet », le petit don Miguel [6], maître des belles tournures, ne se seraient risqués à aller aussi loin.
C’était une préface couronnée de sainteté annonçant un temps de ténèbres. C’était, façon Rafael Pombo, une Heure des ténèbres [7], même si le discours, lui, dura une heure et dix minutes. L’oint, au milieu des prières et des salutations religieuses, disparut soudain après une extinction artificielle des lumières. Je ne sais s’il y avait de petites bougies d’adoration, mais, comme si nous retournions aux temps du Syllabus [8], une Vierge apparut : non pas l’Immaculée Conception, mais la très politique Vierge de Fátima [9].
Puisqu’il y avait tant de mise en scène religieuse, on pouvait au minimum s’attendre à voir surgir un chamane et, par-ci par-là, entre formules magiques et abracadabras, quelque santero ou sorcier amazonien. Rien de tout cela. Le tout nouveau président aurait sans doute dit qu’« il n’y avait pas de lit pour tant de monde » [10]. Un pasteur, un rabbin et un monseigneur suffisaient à représenter les différentes croyances pour une cérémonie « d’invocation et de louange ». Quelle plaisanterie que ces histoires d’États laïques ! Voilà pourquoi nous avons une ministre de l’Éducation qui imposera des catéchismes et évacuera la pensée scientifique ainsi que tout ce qui pourrait remettre en question l’ordre établi.
Dans la première partie du cérémonial — où il ne manquait finalement que des démonstrations d’expulsion des démons et autres exorcismes —, la présence d’invités nationaux et étrangers, dont certains correspondaient parfaitement au symbole de la tronçonneuse [11], ajouta son assaisonnement au sancocho [12] d’une investiture en deux temps, avec un seul véritable petit roi, même si, soit dit en passant, le petit roi d’Espagne était lui aussi présent — comme on disait dans un jeu d’enfants : ce qu’il ne mange pas, il le détruit.
Lors de cette investiture, où l’on entendit des vivats à Israël, un État génocidaire, quelques petites phrases furent prononcées, tournant, par exemple, autour du mot usé jusqu’à la corde de « patrie », tellement dévalorisé, notamment parce que, comme d’autres pays de notre Amérique, la Colombie n’est toujours pas parvenue à se libérer du mors que lui impose Washington. Le président, qui ne cessa de faire des saluts militaires — il faut dire qu’il était entouré de soldats et de soldates —, a annoncé la poursuite des accords de libre-échange léonins. Il sait que son petit patron Trump — ou celui qui le remplacera — le tiendra en laisse jusqu’au terme de son mandat de quatre ans, mandat qu’il a promis de ne pas dépasser, dans une allusion hésitante à d’éventuelles réélections.
Ce fut une investiture digne du temps des croisades, avec messe, Vierges et invocations lévitiques. Qu’importe, au fond, que ce pays soit officiellement laïque. Ce n’est là que lettre morte. C’est le retour — même si, à bien y regarder, il n’est jamais vraiment parti — du confessionnalisme, désormais élargi à d’autres religions qui, en dernière instance, comme le disait un vieux penseur, toutes ensemble et chacune séparément, continuent d’être « l’opium du peuple » [13]. Auquel se sont ajoutés aujourd’hui tant d’autres opiums.
On sentait flotter l’atmosphère des Cristeros mexicains [14], adversaires de la conception libérale de Plutarco Elías Calles. C’est de là, des gosiers réactionnaires des Cristeros, que vient le cri de « Vive le Christ-Roi ! », si cher aux nationalistes espagnols, Franco en tête [15]. Il est temps de relire un chef-d’œuvre, La Puissance et la Gloire, de Graham Greene [16]. L’idée du Christ-roi est très ancienne, mais ses usages politiques appartiennent surtout au XXe siècle.
Il ne serait guère surprenant que, durant ces quatre années, la misère et les spoliations s’aggravent. Et qu’au milieu des privations surgisse une sorte de « cour des miracles » [17], avec son roi des mendiants et tout le reste. Dans cette espèce de régression obscurantiste, on peut imaginer le retour des censures, des restrictions à la liberté de pensée, des barrières et des persécutions contre ceux qui, plutôt que d’invoquer Vierges et petits saints, brandiront les étendards de l’indépendance et de l’autonomie, de l’éducation laïque, de l’accès de tous à la culture…
C’est au cri de « Vive le Christ-Roi ! » que des villages furent ravagés pendant la période de la Violence bipartisane en Colombie [18]. Allons, bergers, allons [19] pourrait bien devenir le nouveau cantique de Noël présidentiel. L’un des débuts de roman les plus sonores qui soient est celui de Monsieur le Président, de Miguel Ángel Asturias : « Éclaire, flamme d’alun, la pourriture, Lucifer de pierre d’alun ! » [1] Bref, comme disaient les dames en mantille, chapelet à la main : ora pro nobis [20].
Notes du traducteur
[1] « ¡Alumbra, lumbre de alumbre… Luzbel de piedralumbre! » — Miguel Ángel Asturias.
C’est une allusion directe à l’ouverture de El señor Presidente (Monsieur le Président), roman de Miguel Ángel Asturias publié en 1946 et devenu un classique de la « littérature du dictateur » latino-américaine. La formule originale joue de manière presque incantatoire sur alumbra (« éclaire »), lumbre (« lumière, flamme »), alumbre (« alun ») et Luzbel, ancien nom espagnol de Lucifer. Piedralumbre désigne littéralement la « pierre d’alun », mais Asturias en fait surtout une création sonore et grotesque. Le roman dépeint l’univers arbitraire et corrompu d’une dictature latino-américaine.
Le titre de Spitaletta, « Posesión virginal con lumbre de piedralumbre », détourne donc cette formule. Posesión signifie ici « investiture / prise de fonctions », mais le voisinage de virginal et du vocabulaire religieux laisse aussi planer ironiquement l’idée de « possession » mystique.
[2] Monseigneur Miguel Ángel Builes (1888-1971), évêque colombien de Santa Rosa de Osos pendant près d’un demi-siècle, fut une figure du catholicisme conservateur particulièrement hostile au libéralisme, au communisme et à la sécularisation des mœurs. Il intervint notamment sur les vêtements féminins, les carnavals et d’autres questions morales. Spitaletta l’utilise comme symbole du cléricalisme colombien le plus intransigeant.
L’expression « godo y con orín de azul de Prusia » est un trait d’humour. Godo, en Colombie, désigne traditionnellement un conservateur très réactionnaire. Le bleu est la couleur historique du Parti conservateur colombien ; le « bleu de Prusse » pousse donc métaphoriquement ce conservatisme jusqu’à la caricature.
[3] Macondo est le village imaginaire de Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez. Dire qu’une scène est « macondienne » revient à évoquer un monde où le grotesque politique, le merveilleux, le rituel, la violence et l’absurde se mêlent comme s’ils étaient parfaitement naturels.
[4] Dans Cent ans de solitude, Remedios la Belle monte littéralement au ciel alors qu’elle étend des draps. Spitaletta détourne cette célèbre scène d’ascension pour moquer le caractère quasi miraculeux et religieux de l’investiture présidentielle.
[5] La Regeneración est le grand tournant conservateur colombien de la fin du XIXe siècle, associé notamment à Rafael Núñez et Miguel Antonio Caro. Elle aboutit à la Constitution de 1886 et à un renforcement considérable du rôle de l’Église catholique dans l’État, l’éducation et la société. La comparaison suggère donc un retour à un État fortement confessionnel.
[6] « ¡Patria! te adoro en mi silencio mudo… » : premier vers d’un sonnet de Miguel Antonio Caro, intellectuel, homme politique, écrivain et figure essentielle de la Régénération conservatrice. Spitaletta l’appelle ironiquement « don Miguelito ».
[7] La hora de tinieblas — Rafael Pombo.
Rafael Pombo est surtout connu dans le monde hispanophone pour ses poèmes et fables pour enfants, mais La hora de tinieblas est un long poème beaucoup plus sombre et métaphysique, hanté par le doute, la souffrance et l’interrogation religieuse. Spitaletta joue sur son titre : la cérémonie inaugurerait littéralement une nouvelle « heure de ténèbres ».
[8] Le Syllabus errorum de Pie IX, publié en 1864, est un catalogue de propositions considérées comme erronées par l’Église catholique de l’époque. Le document est notamment associé au rejet du rationalisme, de certaines formes de libéralisme et de la séparation moderne entre l’Église et l’État. « Revenir aux temps du Syllabus » signifie revenir à un catholicisme antimoderne et hostile à la laïcisation.
[9] La Vierge de Fátima renvoie aux apparitions mariales rapportées en 1917 à Fátima, au Portugal. La dévotion à Notre-Dame de Fátima a acquis au XXe siècle une importante dimension politique, notamment dans les milieux catholiques anticommunistes. D’où l’adjectif ironique de Spitaletta : la « très politique » Vierge de Fátima.
[10] « No hay cama pa’ tanta gente » : chanson popularisée par El Gran Combo de Puerto Rico dans les années 1980. Elle raconte une fête si remplie d’invités qu’il n’y a littéralement « pas de lit pour tant de monde ». Spitaletta s’en sert pour plaisanter sur le nombre de religions qui auraient pu être invitées à l’investiture.
[11] La tronçonneuse, brandie par Javier Milei lors de sa campagne électorale, est devenue l’emblème de la politique latino-américaine d’extrême-droite de coupes radicales dans l’État et les dépenses publiques. Dans la phrase, Spitaletta suggère que certains invités étrangers appartiennent à cette famille idéologique.
[12] Le sancocho est un plat populaire très répandu en Colombie et dans les Caraïbes, sorte de soupe ou ragoût généreux où se mêlent de nombreux ingrédients. « Assaisonner le sancocho » signifie ici ajouter encore un ingrédient au mélange déjà extravagant de la cérémonie.
[13] « L’opium du peuple » : célèbre formule de Karl Marx sur la religion.
[14] Les Cristeros et Plutarco Elías Calles.
La guerre des Cristeros (1926-1929) opposa au Mexique des insurgés catholiques au pouvoir révolutionnaire et fortement anticlérical. Le président Plutarco Elías Calles est associé au durcissement de la politique de l’État mexicain envers l’Église. Spitaletta convoque cet épisode pour associer la rhétorique religieuse de la cérémonie à un catholicisme politique de combat.
[15] « ¡Viva Cristo Rey! » — « Vive le Christ-Roi ! »
Ce cri fut emblématique du mouvement cristero. Il fut également employé dans divers milieux catholiques et nationalistes de droite en Espagne au XXe siècle.
[16] La Puissance et la Gloire, Graham Greene.
Publié en 1940, le roman de Graham Greene se déroule dans le Mexique des persécutions anticléricales. Il suit un prêtre clandestin traqué par les autorités.
[17] La « cour des miracles » : expression française désignant autrefois, dans l’imaginaire parisien, des quartiers de miséreux et de mendiants. Elle est devenue célèbre notamment grâce à la littérature, en particulier Notre-Dame de Paris de Victor Hugo.
[18] La Violence bipartisane en Colombie : La Violencia désigne principalement la période de violences politiques extrêmement meurtrières opposant libéraux et conservateurs, surtout à partir de la fin des années 1940 et durant les années 1950. Religion et identité partisane étaient souvent étroitement liées. Spitaletta rappelle que le cri « Vive le Christ-Roi ! » a aussi accompagné des violences commises dans ce contexte.
[19] « Vamos, pastores, vamos » : c’est le début d’un célèbre chant de Noël en espagnol : « Allons, bergers, allons… ». Le mot pastores signifie à la fois « bergers » et, dans le contexte protestant ou évangélique, « pasteurs ». Spitaletta exploite cette ambiguïté pour transformer le cantique traditionnel en possible hymne de la nouvelle présidence.
[20] Ora pro nobis : expression latine signifiant « priez pour nous », très fréquente dans les litanies catholiques, notamment celles adressées à la Vierge et aux saints.
