Lire à ce sujet : Les demandes explosives du nouveau Parti populaire des Cafards secouent l’Inde

Le mouvement est passé en deux mois d’une campagne satirique en ligne à une force de mobilisation de rue capable de réunir des dizaines de milliers de personnes dans la capitale, provoquant la plus grande confrontation avec le gouvernement Modi depuis le début de son troisième mandat. Il reste toutefois centré sur une seule revendication concrète et immédiate (la démission du ministre de l’Éducation Pradhan), le manifeste en cinq points [lire ici] servant plutôt de plateforme idéologique de fond. À la date du 23 juillet, le gouvernement n’a cédé sur aucune des deux revendications, et le mouvement a choisi une stratégie de sit-in prolongé plutôt que de nouvelles marches, pour éviter d’autres affrontements avec la police.
Origines (rappel, mai 2026)
Le Cockroach Janta Party [Parti populaire des cafards] est né le 20 mai 2026 après que le juge en chef Surya Kant a comparé les jeunes diplômés chômeurs à des « cafards » (avant de préciser qu’il visait les détenteurs de faux diplômes). Abhijeet Dipke, un jeune Indien installé à Boston, a lancé le mouvement en réponse, qui a fédéré des millions d’abonnés sur Instagram en quelques jours. Son manifeste en cinq points (fin des sièges de faveur pour les juges retraités[1], arrestation du chef de la Commission électorale sous l’UAPA[2] en cas de fraude, 50% de quotas féminins au Parlement et au gouvernement, révocation des licences des médias Ambani/Adani, interdiction de 20 ans pour les élus transfuges) a été largement relayé, notamment par l’article que nous avions traduit.
Juin 2026 : premier rassemblement
Le 6 juin, un premier rassemblement a eu lieu, porté par la colère contre l’annulation de l’examen NEET[3] (fuite de sujets) et un taux de chômage des diplômés autour de 29%. La demande centrale s’est cristallisée autour de la démission du ministre de l’Éducation, Dharmendra Pradhan. Le militant Sonam Wangchuk[4] y a apporté son soutien ; le gouvernement (BJP) est resté dédaigneux, exigeant une liste « concrète » de revendications, tandis que le site du CJP était bloqué en Inde.
Escalade de juillet 2026 (l’actualité la plus fraîche)
20 juillet : des dizaines de milliers de manifestants ont tenté de marcher vers le Parlement, à l’ouverture de la session de mousson. La police a chargé violemment (gaz lacrymogène, matraques) : environ 180 blessés (60 manifestants, 118 policiers selon la police de Delhi), 70 interpellations.
21 juillet : les organisateurs annoncent l’arrêt des marches de rue « par sécurité pour les jeunes », mais maintiennent un sit-in à Jantar Mantar[5] et refusent de partir tant que Pradhan n’a pas démissionné.
21-22 juillet : Rahul Gandhi et sa sœur Priyanka[6], ainsi que d’autres figures de l’opposition, sont brièvement détenus près de la résidence de Modi lors d’un sit-in de soutien ; ils sont ensuite relâchés. Le Congrès a ensuite perturbé les débats à la Lok Sabha et à la Rajya Sabha[7] (les deux chambres suspendues à plusieurs reprises).
Pradhan a accusé Gandhi d’instrumentaliser les étudiants à des fins politiques.
La Cour suprême a refusé, le 22-23 juillet, d’examiner en urgence une requête sur les violences policières contre les manifestants.
Selon The Wire, Modi a fait sa première déclaration publique sur la colère étudiante, promettant de « ne pas épargner » ceux qui nuisent à l’avenir de la jeunesse — une formule que le média souligne comme un quasi-copier-coller de promesses similaires faites au moins quatre fois en trois ans, sans les tribunaux accélérés promis cette fois.
Un premier geste d’ouverture est apparu : le ministre de la Santé J.P. Nadda a reçu des porte-parole du CJP dix minutes, mais Pradhan refuse toujours de démissionner.
Notes
[1] En Inde, il est de coutume de nommer les juges en chef de la Cour suprême au Parlement (Rajya Sabha) après leur retraite. Le premier point du manifeste demande l’abolition de ce privilège.
[2] UAPA (Unlawful Activities Prevention Act) : loi antiterroriste indienne de 1967, considérablement durcie en 2019. Elle permet notamment de détenir des suspects sans procès pendant de longues périodes et de qualifier une organisation ou un individu de « terroriste » par simple notification gouvernementale, sans passer par un tribunal préalable. Elle est régulièrement critiquée pour son usage contre des militants ou opposants politiques. En proposant de l’appliquer au chef de la Commission électorale en cas de fraude, le CJP utilise volontairement une loi perçue comme extrêmement sévère — un choix provocateur et symbolique plus qu’une proposition réaliste.
[3] NEET (National Eligibility cum Entrance Test) : examen national unique d’entrée dans les études de médecine en Inde, obligatoire depuis 2016 pour toutes les facultés, publiques et privées. Plusieurs millions de candidats le passent chaque année pour un nombre de places très limité. Les fuites répétées de sujets (dont celle de 2024 et une nouvelle en 2026), avec des réseaux facturant un accès anticipé aux questions, ont alimenté la colère des étudiants, qui y voient une trahison du principe de mérite.
[4] Sonam Wangchuk : ingénieur, réformateur de l’éducation et militant environnemental originaire du Ladakh, ayant en partie inspiré le personnage principal du film 3 Idiots. Il milite depuis des années pour la réforme du système éducatif indien et pour le statut politique du Ladakh, à travers plusieurs jeûnes de protestation très médiatisés. Son soutien donne au CJP une caution morale au-delà du seul cercle des jeunes chômeurs.
[5] Jantar Mantar : site historique de New Delhi (observatoire astronomique du XVIIIe siècle), situé près du Parlement, qui sert depuis des décennies de lieu officiellement toléré pour les manifestations et sit-in — une sorte de « zone de protestation désignée ». S’y replier après la répression du 20 juillet est donc une forme de protestation plus « autorisée » qu’une marche de rue non déclarée.
[6] Rahul (1970), du Congrès national indien, est le chef de l’opposition officielle à la Lok Sabha. Sa sœur Priyanka (1972) est membre de la Lok Sabha. Ils sont les enfants de Rajiv et Sonia Gandhi, les petits-enfants d’Indira Gandhi et les arrière-petits-enfants de Jawaharlal Nehru.
[7] Lok Sabha et Rajya Sabha : les deux chambres du Parlement indien. La Lok Sabha (« Chambre du peuple »), chambre basse élue au suffrage direct, équivaut à l’Assemblée nationale française. La Rajya Sabha (« Conseil des États »), chambre haute élue indirectement par les assemblées des États (avec quelques sièges nommés, dont traditionnellement d’anciens juges en chef — voir note 1), équivaut au Sénat.

