Entretien avec le Dr Seyed Abbas Araghchi, Ministre des Affaires étrangères de la République islamique d’Iran, le 26 mars 2026
Traduit par Tlaxcala
NdT: Cette interview du ministre Araghchi, bien qu’elle date déjà de vingt jours, n’a rien perdu de son actualité et éclaire la position de l’Iran face à la guerre usraélienne déclenchée contre lui le 28 février dernier. Elle mérite vraiment d’être lue. Ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas lire la traduction peuvent écouter le résumé audio ci-dessous.
Résumé audio
Résumé : Dans cet entretien, le ministre iranien des Affaires étrangères, le Dr Abbas Araghchi, expose la situation politique et militaire durant ce qu’il est convenu d’appeler la « guerre du Ramadan » en 2026. Il souligne la résistance victorieuse de l’Iran face à USraël, ainsi que le maintien de la stabilité nationale malgré des attaques intenses contre les infrastructures. Un thème central est le contrôle stratégique du détroit d’Ormuz, qui reste fermé aux puissances ennemies tandis qu’un passage sûr est accordé aux nations amies. Araghchi critique vivement le soutien militaire occidental à Israël et accuse les pays voisins de mettre des bases usaméricaines à disposition pour des agressions contre le territoire iranien. Il précise que l’Iran n’engagera aucune négociation diplomatique sous la contrainte et qu’il mise plutôt sur une garantie de sécurité durable par sa propre force. Enfin, il rend hommage à l’aide humanitaire fournie par les pays partenaires et au travail infatigable du corps diplomatique pour le rapatriement des citoyens iraniens.
Journaliste : Nous allons à présent vous présenter les détails, la planification et les mesures mises en œuvre par l’appareil diplomatique de notre pays au sein du ministère des Affaires étrangères. Nous sommes en compagnie de Son Excellence le Dr Araghchi, ministre des Affaires étrangères. Monsieur le Ministre, bonjour et merci d’être avec nous à cette heure.
Dr Araghchi : Je vous remercie vivement, Madame Emami. Je vous adresse mes salutations respectueuses, ainsi qu’à l’ensemble de nos chers téléspectateurs. Puisqu’il s’agit de ma première intervention sous cette forme en cette nouvelle année, permettez-moi tout d’abord de souhaiter un joyeux Aïd al-Fitr et un heureux Nowruz, bien que nous nous trouvions dans des circonstances particulières. J’espère, si Dieu le veut, que cette année sera une année de victoire et de fierté pour la nation iranienne, comme cela a été le cas au cours des vingt-cinq à vingt-six derniers jours.
Pour compléter votre propos, je voudrais ajouter que cette guerre imposée — cette « guerre du Ramadan », qui se poursuit désormais au-delà du Ramadan — s’est d’ores et déjà transformée, après près de vingt-six jours, en un moment à la fois marquant et glorieux dans l’histoire millénaire de l’Iran.
Il est possible qu’aucun précédent comparable n’existe. Je ne pense pas qu’il y ait, dans l’histoire, l’exemple d’une nation ayant tenu près d’un mois face à ce qui est présenté comme la plus grande puissance mondiale, la plus grande armée du monde, ainsi que la puissance se revendiquant comme dominante dans la région — toutes deux dotées d’armes nucléaires et des technologies militaires les plus avancées — et ayant réussi à leur résister en les empêchant d’atteindre l’ensemble de leurs objectifs.
C’est, à mon sens, un motif de fierté pour l’ensemble de l’humanité.
La manière dont l’Iran, la nation iranienne et le peuple iranien ont résisté à un système de domination qui s’est présenté face à eux dans toute sa puissance, et qui, dès le départ, avait annoncé viser la capitulation sans condition du peuple iranien — et la manière dont ils ont tenu bon jusqu’à présent — est remarquable. Comme vous l’avez mentionné, il était prévu que cette guerre se termine en trois jours, et aujourd’hui, au vingt-sixième jour, ces objectifs n’ont toujours pas été atteints.
C’est tout à fait exact. Voyez-vous, lorsqu’ils ont commencé, ils ont échoué dans leur objectif principal d’obtenir une victoire rapide et décisive. Ils ont échoué dans leur objectif illusoire de changement de régime. Ils ont échoué dans leurs tentatives de fragmentation de l’Iran, d’attiser des divisions ethniques et de provoquer des soulèvements, notamment à partir des zones frontalières — nous disposons d’informations précises à ce sujet, et le peuple en est conscient.
Ils ont également échoué à briser la cohésion sociale du peuple iranien. Tous leurs efforts visaient à diviser la population, à la scinder en deux, mais nous constatons que, chaque soir, les gens descendent dans les rues pour manifester leur force et leur soutien à leurs combattants, à leurs forces armées, à leur pays et à leur système.
Le peuple iranien et nos forces armées ont démontré au monde la puissance et la fiabilité de nos missiles de fabrication nationale. Depuis vingt-six jours, les frappes se poursuivent avec la même intensité qu’au premier jour.
Comme nous l’avions prévu, la guerre s’est étendue à l’échelle régionale. Les bases américaines sont dispersées dans l’ensemble des pays de la région. Nous avions averti que si les États-Unis attaquaient l’Iran, le conflit prendrait une dimension régionale. C’est ce qui s’est produit : l’Iran a tenu bon, et la région se trouve désormais confrontée à de sérieuses difficultés.
Journaliste : Un point important, Monsieur le Ministre — puisque vous évoquez la région : avant le début de cette « guerre du Ramadan », vous ainsi que les responsables de la République islamique d’Iran aviez mis en garde les pays de la région contre toute implication dans ce conflit. Ceux-ci avaient pourtant affirmé qu’ils ne permettraient pas que leur territoire ou leurs moyens soient utilisés contre les intérêts de l’Iran. Or, soit ils n’en ont pas eu la volonté, soit ils n’en ont pas eu la capacité, et nous constatons — au vu des éléments disponibles — une forme de coopération de leur part avec les États-Unis et le régime sioniste dans cette guerre.
Dr Araghchi : Oui, malheureusement, c’est bien le cas. Nous avions émis ces avertissements, et j’estime qu’ils n’ont peut-être pas été pris suffisamment au sérieux. En paroles, ces pays affirmaient qu’ils ne permettraient pas l’utilisation de leur territoire, de leur espace aérien ou de leurs eaux territoriales contre l’Iran, mais dans les faits, nous avons constaté que cela s’est produit.
Je ne peux pas dire que cela s’est fait à leur insu ou contre leur volonté. Il existe malheureusement des éléments qui indiquent le contraire. Les bases américaines dans la région ont été utilisées, en dépit des assurances données qu’elles ne le seraient pas contre l’Iran. Des facilités ont été accordées, des services ont été fournis aux forces américaines, y compris en dehors des bases, et leur espace aérien a été mis à contribution.
Et cela ne relève pas uniquement de nos affirmations — ils le reconnaissent eux-mêmes, sous diverses formes.
Lorsqu’il a été annoncé que trois avions de chasse F-15 américains avaient été abattus au-dessus du Koweït — quelle qu’en soit la cause, tir ami ou autre, peu importe — personne ne s’est interrogé sur ce que faisaient ces appareils au Koweït. Il était évident que leur trajectoire les dirigeait vers l’Iran.
Il existe d’autres éléments — mais je ne souhaite pas entrer dans les détails à ce stade. Je pense que la région n’a pas pris nos avertissements au sérieux et que nous sommes aujourd’hui confrontés, malheureusement, à une situation anormale.
Journaliste : Et quel message souhaitez-vous leur adresser ?
Dr Araghchi : Je souhaitais d’abord achever mon propos précédent avant d’aborder cette question, mais puisque vous me la posez, le message est clair : ils doivent impérativement prendre leurs distances avec les États-Unis ; ils doivent se dissocier de cette agression américaine contre le peuple iranien, qui est une agression totalement illégale, totalement infondée et absolument injustifiable. Elle ne bénéficie d’aucune légitimité.
Et malheureusement, les pays de la région — en particulier ceux du Golfe — ne l’ont même pas condamnée, ce qui est pour le moins étonnant. Dès le premier jour, alors qu’il était évident que nous avions été attaqués en pleine négociation, la première réaction attendue aurait été la condamnation de telles attaques illégales et sans fondement — ne serait-ce qu’en paroles. Ils ne l’ont même pas fait. Une attaque d’Israël, une attaque du régime sioniste, n’est pas quelque chose que le monde islamique puisse ignorer, et pourtant, ces pays ont malheureusement choisi de fermer les yeux.
Le message est donc qu’ils doivent s’en dissocier. Ils ne doivent pas permettre que leur territoire, leur espace aérien ou leurs eaux territoriales soient utilisés contre nous, et ils constateront que, de notre côté, nous n’aurons aucun différend avec eux. D’ailleurs, même aujourd’hui, nous n’avons aucun problème avec eux. Nos attaques ne visent pas les pays voisins. Nous continuons à les considérer comme des pays amis, et leurs peuples comme nos frères et sœurs.
Si des attaques ont lieu, elles visent les bases américaines, les installations américaines, les intérêts américains et les lieux de présence ou de regroupement des forces américaines. Cela ne se limite pas aux seules bases : cela inclut également d’autres sites, tels que les centres de ravitaillement des forces américaines, que nous prenons pour cibles. De même, lorsqu’ils ont engagé une guerre contre les infrastructures, nous avons frappé des infrastructures dont les actionnaires étaient américains ou exploitées par des entreprises américaines.
Par conséquent, nous n’avons aucune hostilité à l’égard de ces pays. Notre hostilité est dirigée contre les États-Unis et le régime sioniste, qui sont en guerre contre nous. Et ils ne doivent pas s’attendre à ce que [nous ne réagissions pas], dans ces conditions de guerre, alors que le peuple iranien est directement pris pour cible, et pas seulement nos forces militaires [et que ces attaques sont lancées depuis leur territoire].
J’ai rencontré il y a quelques jours le Dr Zafarqand. À ce moment-là, 53 de nos hôpitaux avaient été visés par des attaques ; un grand nombre d’écoles avaient également été touchées ; nos sites historiques ont été frappés et endommagés ; et de très nombreuses zones résidentielles ont été atteintes. Des civils sont tués. Il est donc naturel que nous ne puissions pas rester passifs. Nous frapperons les intérêts américains partout où nous les trouverons. Toute entité qui participe à cette agression est, de notre point de vue, une cible légitime.
Pour revenir à mon propos précédent — concernant les acquis du peuple iranien au cours de ces vingt-cinq à vingt-six derniers jours — l’un de ces acquis concerne la région, à savoir la démonstration de la puissance et de l’autorité de l’Iran. Un autre concerne le détroit d’Ormuz. Après quarante-sept ans, ils nous ont finalement contraints à démontrer concrètement notre autorité sur cette région, sur cette voie maritime, sur le détroit d’Ormuz, et à la montrer au monde entier. Ils n’en croyaient probablement pas leurs yeux. Ils pensaient que l’Iran bluffait, qu’il n’oserait pas agir ainsi. Mais nous l’avons fait avec détermination.
Ils ont mobilisé tous leurs moyens pour tenter d’empêcher cela, sans y parvenir. Ils ont même sollicité d’autres pays — y compris certains qu’ils considèrent eux-mêmes comme des adversaires — en leur demandant de venir les aider à rouvrir cette voie maritime. Mais personne n’a répondu favorablement, car cela est tout simplement irréalisable. Lorsque la marine américaine elle-même n’ose pas pénétrer dans ce détroit, comment peuvent-ils attendre des marines d’autres pays qu’elles s’en approchent ?
Nous avons averti tous les pays que si leurs forces armées entraient dans cette zone, elles ne feraient qu’aggraver les tensions et compliquer davantage la situation dans le détroit d’Ormuz.
Je tiens également à préciser ceci : de notre point de vue, le détroit d’Ormuz n’est pas totalement fermé. Il est fermé uniquement aux ennemis — ce qui est naturel, étant donné que nous sommes en situation de guerre et que la région est une zone de conflit. Il n’y a aucune raison de permettre le passage des navires de nos ennemis ou de leurs alliés. En revanche, il reste ouvert aux autres.
Certes, dans les faits, de nombreux navires évitent la zone en raison de l’insécurité. Pour certains, les compagnies d’assurance ne couvrent pas les risques — notamment au titre des assurances dites « de guerre » — et ils renoncent eux-mêmes à emprunter ce passage.
Il est d’ailleurs intéressant de noter que de nombreux pays — ou plus précisément, de nombreux armateurs et États propriétaires de ces navires — nous ont contactés afin de solliciter des garanties de passage sécurisé à travers le détroit. Pour certains de ces pays, que nous considérons comme amis, ou selon notre appréciation des circonstances, nos forces armées ont assuré ce passage en toute sécurité. Comme vous avez pu le voir dans les informations : des navires en provenance de Chine, de Russie, du Pakistan, d’Irak, d’Inde — dont deux ont traversé il y a quelques nuits — ainsi que d’autres pays, y compris, me semble-t-il, du Bangladesh. Ce sont des pays amis qui ont pris contact avec nous, et cette coordination a bien eu lieu. Elle se poursuivra à l’avenir.
Après la guerre — quoi qu’il en soit — le détroit d’Ormuz se situe dans les eaux territoriales de l’Iran et d’Oman. Même si certains souhaitent le considérer comme une voie internationale, la réalité est qu’il se trouve dans les eaux territoriales de l’Iran et d’Oman et notre souveraineté sur cette zone est établie. À l’avenir, nous entendons également élaborer de nouveaux dispositifs afin de garantir la sécurité de la navigation dans cette zone ; ces dispositifs sont actuellement à l’étude.
Ainsi, le détroit d’Ormuz est devenu une nouvelle victoire pour l’Iran et une défaite pour nos ennemis. Si je devais énumérer l’ensemble des acquis que nous avons obtenus dans cette guerre jusqu’à présent, la liste serait véritablement longue. Mais le plus important est peut-être que, dans cette guerre, nous avons montré au monde entier que nul ne peut se permettre de défier la République islamique.
En réalité, nous avons créé pour nous-mêmes un bouclier de sécurité : le monde entier a compris que s’en prendre à la République islamique ou jouer avec nos intérêts entraîne de lourdes conséquences. Cela constitue pour nous une garantie intrinsèque de sécurité, que nous avons nous-mêmes instaurée.
Certes, nous affirmons que la guerre doit prendre fin de manière à garantir qu’elle ne se reproduira pas. Mais les garanties internationales — par exemple celles qui passent par le Conseil de sécurité, entre autres — ne constituent jamais des garanties absolues. Elles doivent bien sûr être obtenues, mais je considère que la garantie intrinsèque que nous avons désormais créée pour nous-mêmes est l’expression de notre puissance dans la région, et je ne pense pas que quiconque osera à nouveau engager un conflit contre le peuple iranien.
Dans l’ensemble, tout cela a démontré au monde, à la région et aux Américains la solidité, la fermeté et l’intégrité de la République islamique. Et le fait qu’ils parlent désormais de négociations — qu’ils évoquent différentes options — constitue précisément un aveu de défaite. N’exigeaient-ils pas une capitulation sans condition ? Alors pourquoi parlent-ils aujourd’hui, pour ainsi dire, de négociations ?
Je préciserai dans un instant qu’il n’y a pas, à proprement parler, de négociations en cours ; mais le simple fait que l’adversaire, qui exigeait notre capitulation sans condition, en vienne aujourd’hui à évoquer des négociations, à en faire la demande et à mobiliser ses plus hauts responsables pour négocier avec la République islamique, constitue en soi une reconnaissance de défaite.
Jusqu’à présent, le peuple iranien, nos forces armées et l’ensemble des composantes de la nation sont véritablement les vainqueurs de cette situation.
Journaliste : Comme vous l’avez souligné, Docteur, ils ont reçu la récompense de leur résistance — jusqu’au vingt-sixième jour de la guerre.
Dr Araghchi : Au cours de ces vingt-six jours, nos forces armées ont fait preuve d’un dévouement total, allant jusqu’au sacrifice de leur vie. Nous devrions leur témoigner la plus profonde reconnaissance. Elles ont offert de précieux martyrs. Le peuple a été présent sur le terrain, pleinement mobilisé. Nous lui exprimons également toute notre reconnaissance.
Les autorités ont veillé à ce que les moyens de subsistance de la population ne soient en rien perturbés. Nous en sommes témoins. Aujourd’hui encore, j’ai vu qu’une agence de presse étrangère avait filmé à l’intérieur de nos supermarchés et de nos magasins et avait déclaré, non sans surprise, que tout se déroulait comme s’il n’y avait pas de guerre en Iran : les rayons sont approvisionnés, les gens font leurs achats normalement, et aucun climat de guerre n’est perceptible.
Parallèlement, nos diplomates au ministère des Affaires étrangères ont, eux aussi, rempli leur mission. Je tiens à remercier mes collègues dans l’ensemble de nos représentations à l’étranger. Durant cette période, nous avons été la voix du peuple iranien à l’étranger.
Mes collègues, à travers les nombreuses interviews qu’ils ont accordées — je crois que notre porte-parole en a donné environ quatre par jour, et moi-même autant que les circonstances me l’ont permis —, ainsi que nos ambassadeurs et nos représentants à l’étranger, premièrement, ont porté la voix du peuple iranien et de sa légitimité, et deuxièmement, ont défendu les droits du peuple iranien.
Nous avons consigné chaque acte d’agression, chaque violation du droit international et des règles en vigueur. J’ai adressé de nombreuses lettres aux Nations unies ; ces documents y sont enregistrés, et nous en assurerons le suivi en temps voulu.
Nous avons également mené une diplomatie publique étendue, dans la mesure de nos moyens — bien entendu, nous faisons face aux grands groupes médiatiques occidentaux, qui mènent leurs propres actions, tandis que nous menons les nôtres, et, avec l’aide de Dieu, nous obtiendrons des résultats.
Par ailleurs, des services ont été fournis aux citoyens iraniens ; je reviendrai ultérieurement en détail sur cet aspect.
Quoi qu’il en soit, l’ensemble de l’Iran s’est mobilisé, et c’est ainsi que ces succès ont été obtenus jusqu’à présent.
Journaliste : Monsieur le Docteur Araghchi, vous avez évoqué les activités de l’appareil diplomatique, la région, le peuple, les forces armées, ainsi que la question très actuelle des négociations. Permettez-moi, compte tenu du temps, de poser ma question en partant de ce dernier point.
Les responsables de la République islamique d’Iran, dont vous-même, avez déclaré à plusieurs reprises que l’un des objectifs de cette guerre est de mettre fin au cycle des négociations, de la guerre et des cessez-le-feu.
Depuis le début de la « guerre du Ramadan », diverses propositions ont été avancées et différents récits ont été élaborés — tantôt pour influencer l’opinion publique, tantôt pour blanchir les crimes commis par l’ennemi — et il est désormais fait état d’échanges entre responsables américains et responsables de la République islamique d’Iran.
Ce qui est avancé aujourd’hui par l’ennemi constitue-t-il un moyen de sortir d’une guerre qu’il a lui-même déclenchée et dont il ne peut se dégager, ou s’agit-il d’une manœuvre de diversion en vue de préparer une nouvelle action contre notre peuple et notre pays ?
Dr Araghchi : Voyez-vous, dans cette guerre, nos positions ont été d’une telle solidité et d’une telle fermeté que personne n’a pu s’y opposer. J’ai échangé avec de nombreux ministres des Affaires étrangères, et lorsque je leur ai exposé notre point de vue, il n’y en a pas un seul qui n’ait reconnu que nous avions raison.
Notre position est la suivante : nous ne recherchons pas la guerre. Cette guerre n’est pas la nôtre. Nous ne l’avons pas déclenchée. Nous souhaitons qu’elle prenne fin, mais d’une manière qui empêche qu’elle ne se reproduise.
C’est pourquoi nous ne voulons pas de cessez-le-feu. Nous ne voulons pas de cessez-le-feu — non pas parce que nous souhaiterions la guerre — mais parce qu’un cessez-le-feu, pour reprendre votre expression, s’inscrit dans un cycle, un cercle vicieux susceptible de reproduire ces mêmes difficultés. Nous voulons que la guerre s’achève selon nos propres conditions, bien entendu, et de telle sorte qu’elle ne se répète plus, et que nos ennemis en tirent une leçon afin qu’ils ne nourrissent plus jamais l’idée d’attaquer l’Iran. Deuxièmement, les dommages subis par le peuple iranien doivent être réparés.
Au cours du mois écoulé — en particulier durant ces vingt-cinq à vingt-six derniers jours — de nombreux ministres des Affaires étrangères nous ont contactés, ainsi que certains chefs d’État. Tous nous ont demandé ce qu’ils pouvaient faire, quelle action entreprendre. Ils ont également formulé des propositions de cessez-le-feu. Notre position, fondée sur des principes solides et argumentée, a été communiquée à chacun d’entre eux, et nous continuons de nous y tenir.
Aucune négociation n’a eu lieu jusqu’à présent. Je l’affirme avec la plus grande fermeté : il n’y a eu ni négociation ni dialogue avec la partie américaine. Certes, depuis quelques jours, la partie américaine a commencé à transmettre divers messages par l’intermédiaire de différents canaux. Le fait que des messages soient échangés par l’intermédiaire de pays amis, et que nous répondions en exposant nos positions ou en formulant les avertissements nécessaires — cela ne constitue ni une négociation, ni un dialogue, ni quoi que ce soit de ce genre. Il s’agit d’un échange de messages par l’intermédiaire de nos partenaires.
Dans ce cadre, nous avons réaffirmé nos positions de principe et, dans certains cas, adressé des avertissements. S’agissant notamment des attaques contre les infrastructures, nous avons émis des avertissements fermes. Ainsi, ils ont été contraints, pour ainsi dire, de revenir sur ce délai de quarante-huit heures qu’ils avaient évoqué, pour lui substituer un délai plus long — et cela tient avant tout à la détermination de nos forces armées, à la fermeté de leur position, ainsi qu’aux avertissements adressés à la partie adverse, tant par voie médiatique que diplomatique, selon lesquels une entrée dans cette guerre pourrait la rendre incontrôlable et entraîner une catastrophe pour l’ensemble de la région, ce qui n’est dans l’intérêt de personne.
Je veux donc être clair : le fait que des messages soient parfois échangés par l’intermédiaire de pays amis ou de certains intermédiaires ne constitue ni un dialogue ni une négociation. Cela a bien eu lieu. Des idées ont également été avancées — j’ai vu ensuite qu’en certains endroits on parlait, par exemple, d’un « plan en quinze points » ou d’autres formules similaires. Ces propositions ont été présentées sous forme d’idées diverses, toutes transmises aux plus hautes autorités du pays, et si une prise de position s’avère nécessaire, elle sera décidée en temps voulu.
À l’heure actuelle, notre politique consiste à poursuivre la résistance et à continuer de défendre le pays. Nous n’avons aucune intention d’entrer en négociation. À ce jour, aucune négociation n’a eu lieu. Et je considère que notre position est à la fois claire et fondée sur des principes.
Journaliste : Monsieur le Docteur, revenons à la question régionale. En Occident et sur la scène internationale, beaucoup estiment que cette guerre a été imposée aux États-Unis par le régime sioniste, dans le cadre du projet dit du « Grand Israël ».
Si l’on admet cette hypothèse, une question essentielle se pose concernant les pays de la région : alors même qu’ils voient, savent et entendent cela, pourquoi, au lieu de se tenir aux côtés de la République islamique d’Iran, qui fait preuve de courage et de détermination, se sont-ils alignés sur l’autre camp ? En mettant à disposition leur territoire, leurs eaux territoriales ou en activant des bases américaines — alors même que, dans ces pays, nous constatons un soutien sans réserve des peuples musulmans envers le peuple iranien et la République islamique d’Iran.
Dr Araghchi : À mon sens, cette guerre a mis en lumière de nombreuses réalités. L’une des plus importantes est peut-être la suivante : les bases américaines dans la région, censées garantir la sécurité des pays concernés, non seulement n’y sont pas parvenues, mais se sont elles-mêmes transformées en facteur d’insécurité pour ces États. Autrement dit, si ces bases n’existaient pas, ces pays ne seraient pas exposés à de telles menaces. Si des menaces existent aujourd’hui, si ces pays subissent des attaques, c’est précisément en raison de la présence de ces bases.
La première réalité est donc la suivante : les bases américaines dans la région ne contribuent pas à la sécurité régionale ; au contraire, elles lui portent atteinte. J’espère que cette vérité est désormais claire pour nos amis de la région, et je pense qu’elle l’est.
Deuxièmement : la priorité des États-Unis est le régime sioniste, c’est-à-dire Israël. Toutes ces bases ont été mobilisées dans le but de soutenir Israël. Cela s’est fait au détriment de la sécurité des pays de la région, afin de garantir celle d’Israël. J’espère que nos amis comprennent désormais que l’objectif premier, intermédiaire et final des États-Unis est la sécurité du régime sioniste, et qu’ils sont prêts, pour cela, à sacrifier tous les autres. Nous avons d’ailleurs constaté que les États-Unis étaient incapables d’assurer la sécurité des pays où ils disposent de bases.
Une troisième réalité s’est également imposée : les objectifs du régime sioniste sont bien plus vastes que ce qui est officiellement avancé. Il ne s’agit pas simplement de vivre en sécurité, ni d’une solution à deux États où chacun vivrait en paix — ce n’est absolument pas le cas. Ils poursuivent des objectifs ambitieux visant à étendre leur domination et, pour ainsi dire, leur hégémonie sur la région.
Nous avons entendu parler du projet de « Grand Israël » — un projet qui pourrait englober une grande partie du territoire saoudien, une partie de l’Irak, l’ensemble de la Jordanie, et bien d’autres régions encore. Et ils n’hésitent pas à afficher ouvertement leurs objectifs.
La quatrième réalité est la suivante : comme vous l’avez vous-même souligné, cette guerre n’est ni celle de l’Iran ni celle des États-Unis — c’est la guerre d’Israël. Et c’est Israël qui, pour ainsi dire, a entraîné les États-Unis dans ce conflit, tandis que ce sont les peuples américain et ceux de la région qui en supportent le coût.
Cette question fait désormais l’objet de débats intenses au sein même des États-Unis : il s’agit d’une guerre totalement infondée, mal conçue, menée sans considération pour les intérêts américains et uniquement au service d’Israël. Nous observons ainsi une montée progressive des oppositions aux États-Unis, qui atteignent aujourd’hui un niveau particulièrement élevé.
Telles sont les réalités que cette guerre a mises en lumière, et nous espérons que nos partenaires dans la région en tiendront compte — ou en ont déjà tenu compte — et qu’ils adapteront leurs politiques en conséquence.
Journaliste : Monsieur le Docteur Araghchi, les réactions des pays ces derniers jours sont également très révélatrices. Nous voyons et entendons de nombreuses analyses à ce sujet, tant dans les médias nationaux qu’internationaux.
Par exemple, certains pays européens, au lieu de condamner les responsables de cette guerre ainsi que les actes et crimes commis, appellent la République islamique d’Iran à faire preuve de retenue. À l’inverse, nous voyons des responsables espagnols adopter une position très claire, s’opposant fermement aux États-Unis et au régime sioniste en leur adressant un « non » catégorique.
Dr Araghchi : À mon sens, les positions des Européens sur cette question méritent une analyse approfondie. Tous affirment — et continuent d’affirmer — qu’ils sont opposés à cette guerre et à sa poursuite. Pourtant, dans les faits, ils n’ont pas été disposés à condamner l’agression ni à dénoncer l’agresseur. Cela montre que l’Europe n’est plus véritablement un acteur majeur sur la scène internationale.
Par ailleurs, leurs positions ont évolué de manière contradictoire au fil du temps.
En Allemagne, par exemple, nous avons vu le chancelier tenir, dans les premiers jours de la guerre, des propos pour le moins étonnants, qui ne méritent même pas d’être répétés. Aujourd’hui, il reconnaît que cette guerre est une erreur. Le président de ce pays, M. Steinmeier, dont la position est quelque peu distincte, s’est exprimé très clairement il y a un ou deux jours. Il a déclaré que nier le caractère contraire au droit international de cette guerre n’y change rien : le fait demeure qu’elle viole bel et bien le droit international. Même si nous ne le disons pas, la réalité n’en est pas affectée. De la même manière, ce qui s’est produit à Gaza constituait une violation du droit international.
Quant à l’Espagne, elle a réitéré des positions similaires.
Je pense que les Européens prennent progressivement conscience de l’erreur qu’ils ont commise et qu’ils auraient dû, dès le premier jour, condamner cette guerre et s’y opposer. Nous espérons que les voix courageuses que nous avons entendues ces derniers jours — même si elles restent encore peu nombreuses — se multiplieront et se feront entendre à travers toute l’Europe.
L’Europe se présente comme le porte-étendard du droit international et de nombreuses valeurs occidentales — mais tout cela est aujourd’hui remis en question, et elle refuse d’admettre les erreurs qu’elle a commises. Au lieu de condamner l’agression, elle a tenté d’apaiser l’agresseur.
Or, la position de l’agresseur est parfaitement claire : il la répète chaque jour — et encore aujourd’hui — en invoquant la « paix par la force ». Que signifie cette expression ? Cela signifie imposer, par la force, la paix que l’on souhaite. Autrement dit, c’est la loi du plus fort.
C’est là une autre formulation de la loi de la jungle : celui qui détient le plus de puissance impose l’ordre qui lui convient. En réalité, le monde est ainsi orienté vers une situation où tous les pays en viendront à conclure qu’ils doivent se doter de puissance et de force, faute de quoi ils seront écrasés.
En d’autres termes, quatre-vingts années d’efforts humains visant à établir des cadres internationaux — le droit international, les organisations internationales, la coopération multilatérale — sont en train d’être détruites par les États-Unis, au profit de la domination de la force.
Et c’est précisément cela à quoi les Européens — qui se présentent comme les défenseurs d’un ordre multilatéral — devraient s’opposer. Mais malheureusement, en raison de leur faiblesse, au lieu de s’opposer à l’agresseur, comme je l’ai indiqué, ils ont cherché à l’apaiser, ce qui constitue une politique profondément erronée.
Journaliste : Monsieur le Docteur Araghchi, nous arrivons bientôt au terme de cet entretien. Vous avez évoqué certaines des activités du dispositif diplomatique au cours de vos interventions. Depuis le début de la « guerre du Ramadan », nous avons notamment assisté au rapatriement de pèlerins — de nombreux compatriotes partis pour le Hajj, des pèlerins se rendant sur les lieux saints [en Arabie Saoudite, en Irak, etc.], ainsi qu’à la gestion de situations concernant nos athlètes — sans oublier les nombreuses interviews que vous-même et vos collègues avez accordées aux médias étrangers. Pouvez-vous nous en dire davantage sur les activités actuelles de l’appareil diplomatique dans ce contexte de guerre du Ramadan ?
Dr Araghchi : J’ai déjà indiqué que nous nous sommes efforcés d’assumer notre devoir en tant que voix du peuple iranien. Permettez-moi à présent d’ajouter quelques précisions.
Parmi les autres services rendus par nos représentations à l’étranger, l’un des plus importants a concerné les Iraniens bloqués aux frontières. Cette opération a été à la fois très coûteuse et très exigeante, mais grâce aux efforts de nos ambassades et de nos consulats, elle a pu être menée à bien. Je tiens à remercier les pays de transit ainsi que nos pays voisins pour leur aide précieuse, ainsi que les Iraniens qui ont contribué à couvrir les frais. Je ne souhaite pas citer de noms pour le moment — ce n’est peut-être pas opportun — mais, en réalité, de nombreuses entreprises iraniennes à l’étranger, ainsi que de nombreux particuliers, ont participé au financement des billets.
Nous avons affrété plusieurs vols charters — je crois que nous en avons organisé trois ou quatre rien qu’au départ de Dubaï — qui ont transféré des Iraniens soit vers Achgabat, au Turkménistan, soit vers Erevan, en Arménie. Dans deux ou trois cas, des transferts ont également été effectués vers Hérat. Je tiens sincèrement à remercier le gouvernement afghan pour sa coopération, ainsi que les gouvernements du Turkménistan, de l’Azerbaïdjan, de l’Arménie et de la Turquie. Même l’Arabie saoudite s’est montrée très coopérative dans le transfert des pèlerins. À mon sens, tous méritent d’être remerciés. Nos voisins nous ont beaucoup aidés durant cette période, tout comme le Pakistan. À cela s’ajoute l’envoi d’aides humanitaires, notamment des médicaments, des denrées alimentaires, etc.
Je tiens également à préciser ceci : nous avons accueilli favorablement toute aide proposée par quelque pays que ce soit — non pas parce que nous en avions besoin, mais parce que nous souhaitions que cette solidarité avec le peuple iranien soit visible aux yeux du monde.
Le Tadjikistan nous a apporté son aide ; nous l’avons acceptée avec gratitude, car elle témoignait de la solidarité du peuple tadjik avec le peuple iranien. De même pour l’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Turquie, la Russie, l’Inde, le Pakistan, l’Irak — j’en oublie peut-être certains. Tous ceux qui ont proposé leur aide : certains ont organisé des collectes populaires dans leur propre pays — vous avez peut-être vu ces images, très émouvantes — d’autres gouvernements ont apporté leur soutien. Nous avons tout accepté, car cela reflète une solidarité avec le peuple iranien. Cela ne signifie en rien que nous dépendions de cette aide ; ce n’est pas cela qui importe. L’essentiel est que de nombreux peuples et gouvernements à travers le monde ont manifesté leur attachement au peuple iranien et leur solidarité à son égard.
Je tiens également à remercier nos ambassades et nos ambassadeurs, qui ont coordonné l’ensemble de ces opérations et de ces transferts.
Nos collègues poursuivent leur travail. Dans certains pays, ils ont certes été confrontés à des attitudes peu bienveillantes. Certains de nos voisins du sud ont malheureusement réduit nos effectifs. Néanmoins, je peux affirmer avec certitude que cela n’a en rien entravé le fonctionnement de nos missions, car nos collègues ont travaillé jour et nuit pour compenser ces absences et mener à bien leurs tâches.
Nous avons également été confrontés à un incident concernant le navire Dena, qui a malheureusement été attaqué de manière totalement injustifiée et déloyale. Alors qu’il participait à une manœuvre cérémonielle et n’était ni en posture offensive ni défensive, il a été pris pour cible sans aucun avertissement. Malheureusement, plusieurs de nos marins et membres du personnel de la marine ont perdu la vie. Je tiens à remercier le Sri Lanka et l’Inde pour leur aide précieuse. Nos représentations dans ces deux pays ont travaillé sans relâche pour que les deux autres navires soient mis en sécurité, que leurs équipages soient rapatriés en Iran, que les blessés soient soignés et que les dépouilles de nos martyrs soient rapatriées. Ces deux pays ont coopéré pleinement. Il reste encore du personnel sur place, et nous poursuivons les discussions en vue de leur transfert, mais les corps des martyrs ont été rapatriés.
Dans l’ensemble, les pays de notre environnement régional ont fait preuve d’une grande coopération. Dans notre voisinage méridional, nous rencontrons certes certaines difficultés, mais malgré cela, tant les populations que les gouvernements de ces pays nous ont apporté, à des degrés divers, leur aide. J’espère qu’à l’issue de cette guerre, si Dieu le veut, nous pourrons revenir à une situation propice à un nouvel accord avec nos pays voisins et avec nos partenaires du sud du Golfe.
Journaliste : Une dernière minute — y a-t-il un point ou un aspect qui n’aurait pas été abordé et que vous souhaiteriez souligner ?
Dr Araghchi : Le seul point qui n’a pas été évoqué — j’ai remercié tout le monde : les forces armées, le peuple mobilisé, le gouvernement pour ses services et pour avoir préservé les conditions de vie de la population, le ministère des Affaires étrangères et mes collègues — est celui des médias. Je tiens à les remercier également. Les médias ont véritablement été, eux aussi, la voix du peuple iranien — avec la radiotélévision nationale en première ligne, suivie des autres médias, agences de presse et sites d’information.
Tout au long de cette période, nos conférences de presse ont été maintenues. Malgré les bombardements, tous les journalistes ont répondu présents. Les médias ont accompli un travail remarquable pour rendre compte de la légitimité de la cause du peuple iranien et des souffrances qu’il endure. Vos collègues de la radiotélévision nationale, vous-même, avez consenti d’importants efforts, et vous continuez de le faire. Nous vous en sommes tous reconnaissants.
Journaliste : Merci beaucoup, Monsieur le Dr Araghchi, d’avoir été avec nous dans cette émission et pour vos éclairages sur les actions, les orientations et la situation du front diplomatique de notre pays en ces jours de guerre. Je vous dis au revoir. Et merci à vous, chers compatriotes, de nous avoir accompagnés pour cette émission d’une heure sur la chaîne d’information et, bien sûr, sur la chaîne nationale.


