Entre réalité documentée et récit pastoral : le traitement par 'Le Monde' de la récolte des olives en Cisjordanie
Comment euphémiser une campagne systématique et coordonnée de nettoyage ethnique qui a vu 20 000 oliviers détruits en moins d'un an
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Face à une offensive territoriale menée par des colons sous protection militaire, le choix narratif du journal français de référence transforme un système politique en suite d’incidents dispersés.
I. Introduction. Un sujet impossible à dissimuler, mais facile à adoucir
Chaque automne, la récolte des olives en Cisjordanie concentre une tension qui dépasse largement l’agriculture : c’est le moment où se rendent visibles les rapports de force sur la terre, la sécurité et la souveraineté palestiniennes. En octobre 2025, ces tensions ont connu une intensité exceptionnelle. Les organisations palestiniennes, les volontaires internationaux, les journalistes et même plusieurs médias israéliens critiques ont documenté une hausse brutale des attaques de colons, souvent menées sous protection directe de l’armée. Incendies, passages à tabac, voitures brûlées, arbres déracinés, fermes prises d’assaut : les récits concordent et les images abondent.
Dans ce contexte, Le Monde a publié jeudi 13 novembre 2025, un reportage intitulé « Dans les oliveraies de Cisjordanie, la récolte de la terreur », présenté dans sa lettre quotidienne comme « La lecture du jour ». C’est un geste éditorial important : traiter un sujet de cette gravité sous la forme d’un « récit » plutôt que d’une enquête ou d’une analyse politique, c’est déjà en déterminer la portée. Le journal ne peut pas ignorer les violences ; elles sont trop documentées, trop visibles, trop nombreuses pour disparaître dans le flux. Il choisit donc une voie médiane : dire quelque chose, mais de manière à ne jamais plonger dans la logique politique qui produit ces violences.
L’article raconte des scènes réelles - arbres arrachés, agressions, menaces -, mais il le fait dans un registre adouci, presque pastoral, où le lecteur est invité à suivre un parcours humain plutôt qu’à comprendre un système. Le texte se veut empathique, mais jamais accusatoire. Il évoque un « harcèlement » comme on parlerait d’intempéries ou d’une fatalité diffuse. Placé dans la rubrique Lecture, accompagné d’une image ambiguë montrant une femme palestinienne entourée de soldats calmes, il installe un ton de récit de terrain, atténuant la portée politique d’un phénomène qui est pourtant, partout ailleurs, décrit comme une stratégie délibérée de dépossession territoriale.
Ce décalage entre la gravité des faits documentés par d’autres sources, palestiniennes, internationales, israéliennes critiques, et le traitement narratif choisi par Le Monde mérite d’être analysé. Non pour disqualifier le journal, mais pour comprendre ce que produit un tel cadrage : comment il neutralise la dimension systémique de la violence coloniale, comment il décrit sans montrer, et comment il transforme un conflit structuré en série d’incidents périphériques.
Ce texte propose de déconstruire ce traitement, d’examiner ses mécanismes et ses limites, et de replacer la récolte 2025 dans sa réalité : celle d’une campagne où les colons, souvent armés, agissent avec l’assurance que l’armée, et donc l’État, les couvre, les protège ou se retire opportunément pour les laisser faire. Une réalité que le reportage du Monde n’efface pas, mais qu’il fait glisser dans une zone grise, où les causes se diluent et où la responsabilité semble s’évaporer.
II. Le choix du cadre : la neutralisation par le genre « récit de terrain »
Le premier choix éditorial du Monde n’est pas dans les mots, mais dans le cadre où il dépose le texte. En classant ce reportage dans La lecture du jour, le journal déplace subtilement la nature du sujet. Cette rubrique n’est pas conçue pour traiter des structures de pouvoir, des stratégies d’État ou des dynamiques coloniales. Elle accueille plutôt des récits immersifs, des portraits sensibles, des moments de vie capturés sur le terrain. En l’intégrant à cette catégorie, Le Monde enveloppe un sujet explosif dans un format qui le rend immédiatement plus doux, plus narratif, presque plus intime.
Ce choix affecte tout : le style, le rythme, l’attente du lecteur. Une « lecture du jour » se consomme comme un récit, non comme une analyse politique. Elle privilégie les impressions sur le rapports de force, les atmosphères sur les responsabilités, l’expérience individuelle sur la structure collective. C’est un choix de genre, et tout choix de genre est un choix de sens.
Le lecteur aborde donc le texte comme une parenthèse, une respiration dans l’actualité. Cela l’oriente vers une réception plutôt émotionnelle que critique. On y suit des trajectoires humaines, des situations locales, un quotidien compliqué. La violence décrite devient une perturbation à l’intérieur d’un paysage, et non le produit d’une politique. Le format rend difficile, voire interdit, de poser la question pourtant centrale : qui organise cette violence, qui la tolère, qui la couvre, qui en profite ?
De fait, la structure du reportage reflète cette contrainte. Les agressions sont évoquées comme des événements épars, surgissant dans un environnement rural. Les acteurs violents, les colons, apparaissent rarement en pleine lumière : ce sont des silhouettes, des ombres, des « extrémistes ». L’armée d’occupation, omniprésente en Cisjordanie, est décrite comme un décor, un horizon, une présence qui « observe ». Rien dans le cadre narratif ne pousse vers l’idée d’un système, alors même que les données accumulées par les ONG, les journalistes locaux et Haaretz montrent l’inverse : la violence n’est pas accidentelle mais structurelle, non pas saisonnière mais continue, non pas tolérée mais facilitée.
Le cadrage en « récit de terrain » autorise un glissement supplémentaire : il individualise les expériences. L’article du Monde suit quelques habitants, quelques oliviers, quelques incidents. Cette micro-focalisation est une technique narrative efficace pour créer de l’empathie, mais elle tend à dissoudre l’arrière-plan politique. Là où un traitement journalistique classique aurait articulé les scènes locales à la politique nationale, l’influence de Smotrich, la montée des milices coloniales, les avant-postes devenus de facto légaux, le format « Lecture du jour » maintient chaque scène dans son isolement.
Cette stratégie n’est pas un mensonge. Elle relève d’un choix de dispositif. Mais ce dispositif a un effet : il neutralise, ou du moins amoindrit, la dimension systémique de la violence coloniale. Il la transforme en série d’épisodes humains difficiles, mais sans l’architecture idéologique, administrative et militaire qui les rend possibles.
C’est le premier étage de l’euphémisation. Ce n’est pas ce que le texte dit, mais ce que le cadre l’empêche de dire.
III. L’image d’ouverture : un cadrage visuel qui contredit la réalité documentée
Avant même le premier mot, le reportage du Monde impose une lecture implicite par son choix d’image. Une femme palestinienne marche dans une oliveraie, panier d’olives à la main. Autour d’elle, trois soldats israéliens armés. Ils ne semblent ni menaçants ni tendus : ils la suivent, l’encadrent, presque comme une escorte. Aucun colon en vue, aucune fumée, aucun arbre brûlé, aucune agitation. C’est une scène calme, nette, propre, presque ordinaire.
Cette image n’est pas mensongère, mais elle est sélective. Et c’est précisément cette sélection qui produit un effet de sens puissant. Car dans la plupart des documents photographiques provenant de Cisjordanie pendant la récolte 2025, le décor est tout autre : voitures en flammes, paysans blessés, colons masqués lançant des pierres à la main ou avec des frondes, militaires debout derrière eux sans intervenir, arbres calcinés, champs ravagés, volontaires expulsés ou frappés, journalistes pris pour cibles. Ces images-là existent, elles sont abondamment documentées par l’AFP, Haaretz, Vert, la RTS et de nombreuses ONG. Elles témoignent d’un climat de violence extrême, omniprésent, organisé.
Le Monde, lui, retient une image qui inverse intuitivement la relation observée sur le terrain : ici, l’armée semble protéger une Palestinienne. C’est un effet de composition plus que de contenu : les soldats l’entourent, elle marche au centre, et le regard du lecteur est conduit à interpréter la scène comme une forme d’accompagnement. La photo, combinée au classement du reportage dans la rubrique Lecture du jour, installe une tonalité d’apaisement. Elle prépare le lecteur à recevoir un récit de tension contenue plutôt qu’une démonstration de violence systémique.
Le problème ne vient pas du simple fait que l’image existe, mais de ce qu’elle invisibilise. Elle ne montre pas ce que les autres reportages révèlent : les colons à l’assaut des récolteurs, les raids contre les champs, les paysages saccagés, les prisonniers improvisés, les attaques en quad depuis des avant-postes illégaux. Elle ne montre pas non plus les nombreuses scènes où l’armée assiste passivement à des violences, ou intervient uniquement pour disperser les Palestiniens, laissant les colons repartir sans être inquiétés.
Ainsi, l’image installe une idée implicite : l’armée serait un acteur neutre, peut-être maladroit, mais présent pour contenir la violence plutôt que pour l’alimenter. Or toutes les sources que l’on possède montrent exactement l’inverse : la violence des colons prospère parce qu’elle est couverte, facilitée ou parfois directement soutenue par l’armée. Le soldat qui, dans la photo du Monde, marche calmement à proximité d’une Palestinienne est la même figure qui, ailleurs, apparaît immobile derrière un colon lançant une pierre, ou qui déclare une zone « militaire fermée » pour empêcher les paysans d’accéder à leurs propres terres.
Le texte du reportage tente d’introduire une nuance, évoquant un « harcèlement mené sous l’œil complice de l’armée israélienne ». Mais placé sous cette image, le propos glisse. Le lecteur n’en retient pas une complicité dans la violence, mais une présence ambiguë, presque administrative. L’effet photographique amoindrit la gravité du constat, comme si l’œil « complice » désignait un manquement diffus plutôt qu’un engagement structurel.
En choisissant cette image, Le Monde ne nie pas la violence. Il la relègue hors champ. L’appareil militaire n’apparaît pas comme un agent, mais comme un entourage. La violence, ailleurs omniprésente, devient invisible, hors cadre, et cette invisibilité contribue à redéfinir la scène. L’occupation cesse d’être une dynamique active ; elle devient une atmosphère, un décor, une présence vaguement pesante mais dépourvue d’intentionnalité claire.
L’image d’ouverture n’est donc pas seulement un choix esthétique : c’est un choix politique, au sens où il oriente la perception avant la lecture. Là où un document plus fidèle aux réalités du terrain aurait forcé le lecteur à affronter la brutalité du moment, l’image choisie diffuse une impression de surveillance, non de terreur. Elle réduit le conflit, le dédramatise, et prépare le terrain d’une narration dont la violence sera dite, mais rarement montrée.
IV. Ce que montre Le Monde : des chiffres lourds, mais une violence présentée sans architecture
Contrairement à ce que laisse parfois penser la lecture rapide du courrier matinal, l’article du Monde ne manque pas de chiffres. Il cite même des données très clairement établies : 150 attaques recensées depuis début octobre ; 140 blessés palestiniens ; 4 200 arbres détruits dans 77 villages ; 2 300 incidents en un seul mois, soit l’équivalent d’une année entière avant 2023 ; 80 % de production en moins dans certaines zones de Cisjordanie ; plusieurs morts, dont deux habitants tués en juillet par des colons et un enfant de 14 ans tué par des soldats en juin.
Ces données, issues de l’OCHA (Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies) ou de la Commission palestinienne de résistance au mur et à la colonisation, témoignent d’une explosion de la violence coloniale. Elles ne sont pas anecdotiques : elles décrivent un moment d’une intensité historique, où les agressions des colons atteignent un niveau que même les ONG israéliennes qualifient de « saison de la terreur ». Et pourtant, malgré la présence de ces chiffres, le texte échoue à donner une architecture à cette violence. Le lecteur (s’il est abonné…) reçoit un bilan, mais pas de structure. Un décompte, mais pas de logique. Des effets, mais pas de cadre.
Une fragmentation narrative qui empêche de voir le système
Les chiffres apparaissent dans une séquence compacte, comme un inventaire. Mais le reportage n’établit pas ce que ces chiffres révèlent : l’ampleur des attaques, leur coordination, leur lien géographique avec les avant-postes, leur synchronisation avec les décisions militaires et leur rôle dans une dynamique d’expulsion. Cette absence de mise en forme transforme une réalité politique en bilan humanitaire. La violence est « quantifiée », mais pas « qualifiée ».
Les colons restent des acteurs abstraits
Le Monde dit que les colons attaquent, détruisent, menacent. Il mentionne même deux cas de mort imputables à un groupe particulier. Mais il n’explique jamais comment ces colons opèrent : les groupes organisés, les avant-postes armés, les attaques coordonnées, les rondes en quad, les expéditions punitives, le rôle des milices financées par le ministère des Finances. Les chiffres décrivent l’intensité ; le texte ne décrit pas la structure.
L’armée est citée, mais jamais située dans sa fonction réelle
Le Monde rapporte que « l’armée laisse faire » et que les violences ont lieu « sous son œil complice ». Il cite des témoignages encore plus explicites : « L’armée et la colonie, c’est pareil. Les militaires sont des colons habillés différemment. » Mais à aucun moment l’article ne relie ces témoignages à la doctrine politique du gouvernement israélien, à la protection systématique des avant-postes illégaux, à l’usage du statut de « zone militaire » pour empêcher l’accès aux terres, ni à la coordination discrète mais permanente entre colons et l’armée. La complicité est dite, mais non montrée. Elle flotte dans le texte comme un jugement subjectif plutôt que comme une mécanique institutionnelle.
Le résultat : une violence comptabilisée mais non interprétée
Les chiffres présents dans l’article devraient conduire à une conclusion politique :
la violence n’est pas un phénomène « sauvage » ou « spontané », mais un instrument d’expulsion territoriale, encouragé par un gouvernement qui légitime et protège les colons extrémistes. Cette conclusion est clairement exprimée par les ONG israéliennes et palestiniennes citées, mais elle n’est jamais articulée par Le Monde en tant que structure. Ainsi, le lecteur reçoit la description d’un désastre, mais pas son mode d’emploi. Un cumul d’indicateurs alarmants, mais sans la logique politique qui les relie.
Une dissociation subtile entre données factuelles et mise en récit
Le Monde donne les chiffres. Puis, aussitôt après, la narration reprend le dessus : on retrouve des personnages, des scènes locales, des oliviers isolés, des familles démunies. Le retour au micro-récit dissout l’effet de la statistique. Le bilan global ne devient pas une structure d’analyse, il reste une parenthèse. Le silo narratif empêche que les chiffres deviennent un argument politique. Ils deviennent des symptômes d’une situation « difficile », pas les marqueurs d’une stratégie de dépossession.
Le Monde documente la violence par les chiffres, mais en la privant d’architecture, il transforme une politique organisée en série d’effets dispersés, un harcèlement massif, mais sans auteur.
V. Ce que montrent les autres sources : une violence organisée, documentée, continue
Lorsque l’on compare le reportage du Monde aux autres sources disponibles, palestiniennes, israéliennes critiques, internationales, ou issues de médias indépendants, une image beaucoup plus nette se dessine. Elle ne contredit pas les faits rapportés par Le Monde : elle les situe, les étoffe, les structure. Elle révèle une dynamique que le reportage, en choisissant un traitement narratif, laisse émerger seulement par fragments. Dans ces autres sources, la violence coloniale n’a rien d’un « harcèlement diffus ». Elle obéit à une logique précise : expulser les Palestiniens de leurs terres, par des attaques régulièrement coordonnées, menées depuis les avant-postes et protégées, explicitement ou implicitement, par l’armée israélienne.
Une violence directe, frontale, cumulative
Les témoignages compilés par Vert, RTS ou les récits de journalistes palestiniens convergent : la récolte 2025 a été marquée par une brutalité exceptionnelle.
· Attaques physiques. Des femmes âgées assommées à coups de bâton, des paysans maintenus à genoux et frappés, des cueilleurs pourchassés par des groupes masqués.
· Incendies et destructions. Des milliers d’oliviers brûlés, plus de selon certains bilans, et des hectares entiers rendus inutilisables.
· Tirs et menaces armées. Certains colons tirent en l’air pour disperser les volontaires ; d’autres circulent en quad ou en 4×4 dans les vergers pour intimider.
· Homicides. Plusieurs morts recensés dans les mois précédant la récolte : deux hommes du village de Sinjil ont été tués en juillet, l’un battu, l’autre abattu.
· Sabotage économique. Dans certains villages, les pressoirs tournent à vide : la production chute de 80 %, les cueilleurs ne peuvent plus approcher leurs arbres.
La stratégie est claire : frapper, épuiser, décourager, jusqu’à ce que les Palestiniens renoncent.
Des attaques presque toujours liées aux avant-postes de colons
Toutes les sources concordent sur ce point : Les violences surviennent à proximité immédiate des colonies et avant-postes. Le Monde le mentionne lui-même : « 77 villages », « près des colonies juives ». L’article de Vert décrit parfaitement ce mécanisme : les colons descendent des avant-postes, ils font des rondes, ils surveillent l’arrivée des volontaires, ils déclenchent les agressions dès que les Palestiniens sont isolés. C’est un schéma bien rôdé : Avant-poste → ronde → attaque → arrivée des soldats → départ forcé des Palestiniens. Autrement dit, la violence n’est pas locale, mais territoriale : elle procède d’un front.
L’armée joue un rôle central : présence, couverture, administration du territoire
C’est probablement le point le plus documenté, et le plus atténué dans Le Monde.
· Présence systématique lors des attaques. Les soldats arrivent très vite sur les lieux… mais pour disperser les Palestiniens ou les volontaires.
· Absence d’intervention contre les colons. Dans des scènes rapportées par Vert, deux Palestiniens sont frappés au sol pendant plus de dix minutes : les soldats observent.
· Déclarations arbitraires de zones militaires. Des champs deviennent soudain interdits, exactement au moment où un groupe tente de récolter. C’est une méthode administrative de dépossession.
· Arrestation de volontaires, pas des assaillants. 32 volontaires arrêtés puis expulsés, interdits de séjour pendant 99 ans.
· Expulsions de propriétaires palestiniens de leurs propres terres. « Vous n’avez pas le droit de rester », dit un officier à un agriculteur sur sa parcelle.
· Évacuation de journalistes. Relevé des identités, interdictions de circuler, menaces de confiscation du matériel. Les ONG israéliennes décrivent cela sans détour : « L’armée et la colonie, c’est pareil. Les militaires sont des colons habillés différemment. »
Là où Le Monde parle de « l’œil complice », les autres sources documentent une complicité active.
Une stratégie politique assumée par le gouvernement actuel
Les témoignages d’activistes israéliens, et même les déclarations d’organisations juives progressistes, convergent : la violence est un outil politique voulu par le gouvernement d’extrême droite. Mia Biran, de Combatants for Peace, dit explicitement : « Nous sommes confrontés aux effets de la politique voulue par ce gouvernement ». Les colons ne « profitent pas d’un vide » : ils bénéficient d’un climat de permission, d’une protection systématique, et parfois d’ordres implicites.
Une dynamique d’expulsion lente et continue
Les témoignages palestiniens, qu’ils viennent de paysans âgés ou de jeunes travailleurs agricoles, décrivent la même mécanique : on ne peut récolter que si les volontaires internationaux sont présents ; l’armée surveille et limite la récolte ; les colons attaquent dès que les Palestiniens sont dispersés ; les arbres sont détruits pour tuer l’avenir économique ; l’épuisement matériel pousse à l’abandon des terres.
C’est ce que résume parfaitement Salah Khawaja : « Ils veulent s’emparer des terres et chasser les Palestiniens de Palestine ». La récolte des olives devient une scène locale d’un processus national de dépossession. Les autres sources ne décrivent pas un climat de tension : elles décrivent une offensive territoriale menée par des colons organisés, sous la protection active ou passive de l’armée, et soutenue par le gouvernement. Ce que le reportage du Monde répartit en épisodes, elles le relient en système.
VI. Analyse structurelle : pourquoi l’armée est impliquée (implicite ou explicite)
À mesure que l’on confronte les scènes rapportées dans les différents reportages, qu’ils viennent de journalistes israéliens critiques, de médias internationaux ou d’ONG, une évidence se dégage : la violence des colons ne prospère pas dans un vide. Elle n’est ni spontanée ni incontrôlée. Elle repose sur un ensemble de mécanismes institutionnels qui créent un terrain propice, un contexte d’impunité et parfois des formes d’intervention directe. La récolte des olives 2025 ne peut être comprise qu’en replaçant cette violence au cœur de la structure politique israélienne actuelle.
Une architecture politique qui légitime et renforce les colons
Depuis 2022, l’évolution de la vie politique israélienne a consolidé une alliance organique entre les colons les plus radicaux et une partie du gouvernement. Deux ministres en particulier, Bezalel Smotrich, ministre des Finances, et Itamar Ben Gvir, ministre de la Sécurité intérieure, incarnent ce basculement. Smotrich, lui-même colon, a reçu délégation de gestion sur l’Administration civile en Cisjordanie, ce qui revient à lui confier un pouvoir direct sur l’aménagement du territoire palestinien.
Cette architecture politique a plusieurs effets : légitimation idéologique des colons extrémistes ; accélération de la construction d’avant-postes (souvent légalisés a posteriori) ; diffusion d’un message implicite : les colons agissent dans la direction voulue par l’État. Les agressions ne sont donc pas de simples débordements : elles sont fonctionnelles.
L’armée comme interface administrative et territoriale
L’armée israélienne, en Cisjordanie, n’est pas un acteur militaire classique. Elle est l’administration : elle contrôle les routes, elle délivre les permis, elle définit les zones militaires, elle supervise les déplacements, elle autorise ou interdit l’accès aux terres.
Chaque décision militaire est une décision d’aménagement du territoire. C’est ce qui explique pourquoi, même sans ordre d’attaquer, la passivité répétée de l’armée devant les violences des colons produit un effet politique concret : elle redessine la carte des accès possibles aux terres palestiniennes. Ainsi, lorsqu’un officier dit à un paysan qu’il doit quitter sa parcelle « pour sécurité », ou lorsqu’un champ est soudain classé « zone militaire fermée », ce n’est pas une mesure technique. C’est un acte territorial.
La complicité par inertie : laisser faire pour réorganiser
La majorité des scènes documentées montrent la même séquence : des colons attaquent, l’armée arrive, elle ne touche pas aux assaillants, elle ordonne aux Palestiniens de quitter les lieux. Ce schéma, répété des dizaines de fois, produit un effet cumulatif : l’armée n’a pas besoin d’agir comme une milice active, il suffit qu’elle laisse agir. Ce mécanisme est d’autant plus efficace qu’il semble, de l’extérieur, relever de la gestion de crise ou du maintien de l’ordre. En réalité, il produit toujours le même résultat : les Palestiniens quittent leurs terres, temporairement d’abord, puis durablement.
La complicité active : arrestations sélectives, zones fermées, expulsions
Certaines scènes relèvent non plus de la complicité passive, mais d’une forme d’intervention directe : les arrestations de volontaires internationaux, alors qu’aucun colon agressif n’est arrêté ; la confiscation de matériel (caméras, drones) empêchant la documentation ; les déclarations de zones militaires exactement au moment où les Palestiniens tentent de récolter ; la présence constante des soldats durant les attaques, sans intervention ; les expulsions de paysans de leurs propres terres. Ces actions ne relèvent pas de l’inaction : ce sont des décisions affirmées qui façonnent la géographie du conflit.
Une idéologie partagée : entre posture politique et enracinement sociologique
Plusieurs témoignages cités dans les reportages, et même dans celui du Monde, le disent ouvertement : « L’armée et la colonie, c’est pareil. Les militaires sont des colons habillés différemment ». Ce constat est sociologiquement exact : une grande partie des soldats opérant en Cisjordanie viennent de familles de colons ou vivent dans les colonies. Ils défendent un espace qu’ils considèrent comme national, non comme zone occupée. L’idéologie des colonies n’est plus périphérique : elle est mainstream au sein d’une fraction importante de l’appareil militaire. Ici encore, le gouvernement joue un rôle d’amplification : les leaders politiques de l’extrême droite normalisent une vision du territoire où la présence palestinienne est perçue comme un obstacle historique.
La stratégie : rendre la vie impossible sans jamais le déclarer
La violence coloniale a un objectif précis : réduire progressivement la présence palestinienne dans les zones rurales pour consolider le contrôle territorial israélien. Ce processus ne nécessite pas de décret. Il n’a pas besoin d’être proclamé. Il repose sur une mécanique simple : attaques répétées, épuisement économique, peur permanente, confiscation progressive des terres, classement administratif, zones interdites, destruction des arbres, absence de protection policière, arrestations ciblées. C’est ce que les ONG résument souvent par une expression : « la politique du seuil » , à savoir rendre la vie tellement difficile que partir devient un choix contraint.
Cette structure est totalement absente du reportage du Monde, alors qu’elle est centrale dans toutes les autres sources.
VII. Conclusion. Ce que l’on perd quand on transforme un pogrom rural en « lecture du jour »
L’article du Monde n’invente rien : il décrit des violences, donne la parole aux victimes, fournit des chiffres solides. Son problème n’est pas l’omission, mais la mise en forme. En plaçant ce reportage dans une rubrique narrative, en l’ouvrant par une image ambiguë, en disséminant la violence dans une succession de scènes locales, il transforme ce qui relève d’une stratégie politique en un ensemble d’épisodes difficiles. Le texte documente, mais il n’articule pas ; il constate, mais ne relie pas.
Or, tout ce que montrent les autres sources, israéliennes critiques, palestiniennes, internationales, pointe vers un même constat : la récolte 2025 ne fut pas une saison troublée, mais un moment d’intensification d’un processus continu de dépossession. Les chiffres cités par Le Monde, les témoignages recueillis, les récits de terrain convergent tous vers cette réalité : la violence des colons n’est pas un phénomène aléatoire, mais un outil territorial. L’armée, loin d’être un arbitre imparfait, en constitue l’infrastructure, par passivité organisée, par décisions administratives, par expulsions sélectives ou par présence intimidante.
En évitant de relier les événements à cette architecture politique et militaire, Le Monde produit un récit qui touche, mais n’inquiète pas. Un texte qui sensibilise, mais ne dérange pas. Le drame devient un paysage. La stratégie devient une ambiance. Les colons deviennent des silhouettes et l’armée un décor. La dépossession cesse d’être un projet pour devenir une somme d’obstacles.
Cette neutralisation n’est pas anodine. Elle modifie la façon dont un lecteur appréhende la réalité : ce qui devrait apparaître comme une politique cohérente d’expulsion apparaît comme une succession d’incidents. Ce qui devrait être compris comme un dispositif - gouvernement, armée, avant-postes, milices-, se dilue en tensions locales. Ce qui devrait être nommé comme un processus de colonisation armée devient une « récolte difficile ».
En cela, le reportage du Monde éclaire et atténue à la fois. Il informe juste assez pour ne pas mentir, mais pas assez pour révéler la structure. Il ne dissimule pas la violence, mais il la domestique. Il offre une version lisible, acceptable, adaptée au confort d’un lecteur qui, sans ce filtre narratif, serait confronté à une réalité brutale : un gouvernement et des milices de colons, appuyés par l’armée, redessinent chaque jour la carte de la Cisjordanie, arbre par arbre, village par village.
Pour comprendre la récolte de 2025, il faut sortir du récit pastoral. Les oliviers que des femmes âgées tentent de sauver ne sont pas seulement des arbres : ils sont la matérialisation d’un combat territorial. Et ce combat ne se mène pas entre voisins hostiles, mais entre un appareil d’État et une population civile, dont la survie sur sa propre terre est chaque année un peu plus menacée.
Sources
Le Monde, Luc Bronner, Dans les oliveraies de Cisjordanie, la récolte de la terreur, 13 novembre 2025.
→ Chiffres précis, témoignages, descriptions d’attaques, mais sans articulation structurelle.
Haaretz
Gideon Levy, Ce photojournaliste palestinien a longtemps documenté la violence israélienne. Cette fois, elle a failli le tuer, 8 novembre 2025 (Traduit par Tlaxcala)
Jonathan Pollak, Lynchages, incendies, massacres de troupeaux : la Cisjordanie face à une violence israélienne sans précédent, 25 octobre 2025 (Traduit par Tlaxcala).
→ Rôle explicite des colons, complicité militaire, organisation des agressions contre les colons et les journalistes.
Les photos de Jaafar Ashtiyeh (AFP)
→ Attaques en direct, destruction de matériel journalistique.
RTS (Radio Télévision Suisse), Les colons israéliens sèment la terreur chez les cultivateurs d’oliviers palestiniens en Cisjordanie, 24 octobre 2025.
→ Ampleur des destructions, blessés graves, climat de terreur.
Vert, Marius Jouanny, «Elle garantit notre subsistance» : en Palestine, des paysans français en renfort pour une récolte des olives sous haute tension, 4 novembre 2025.
→ Des paysans français servent de rempart pour permettre aux familles palestiniennes de travailler, dans un contexte de dépossession croissante.



