Des documents déclassifiés détaillent le rôle d’Israël dans la contre-insurrection au Sri Lanka à partir de 1984
Declassified Documents Detail Israel’s Role at the Start of Sri Lanka’s Civil War
Eitay Mack, thewire.in, 17/3/2026
Traduit par Tlaxcala
NdT : Le Sri Lanka est loin d’être seul dans le cas décrit dans l’article ci-dessous. Israël a fourni des armes adaptées, des technologies de contrôle et surveillance ainsi que son savoir-faire contre-insurrectionnel à l’Inde au Cachemire et à la Birmanie, en Asie), à l’Afrique du Sud de l’apartheid, à l’Angola et à l’Éthiopie en Afrique, et, en Amérique latine, au Guatemala, au Salvador, au Chili, où la sinistre DINA a été formée par des Israéliens, et à la Colombie. Un autre aspect des agissements sionistes qui mériterait l’ouverture d’un dossier à la Cour pénale internationale-FG, Tlaxcala
En 1970, le Sri Lanka avait rompu ses relations diplomatiques avec Israël sous la pression des États arabes [et de l’OLP, NdT]. Pourtant, environ un an après le début de la brutale guerre civile sri-lankaise [1983-2009], une Section d’intérêts israélienne a été ouverte en 1984 à l’ambassade des USA à Colombo.
Des archives du ministère israélien des Affaires étrangères datant du milieu des années 1980 concernant les relations avec le Sri Lanka – récemment partiellement ouvertes au public aux Archives d’État d’Israël – confirment des informations qui avaient émergé dans la presse au fil des ans et révèlent de nouveaux détails.

Selon une revue préparée le 11 décembre 1987 par le ministère israélien des Affaires étrangères, le Sri Lanka a initialement accepté l’établissement de la Section d’intérêts en 1984 parce qu’il voulait qu’Israël « l’aide à résoudre le problème du terrorisme tamoul ». En 1988, Israël avait vendu au pays du matériel militaire pour 30 millions de dollars.
Dans un câble envoyé le 8 décembre 1985, le directeur du département Asie du ministère des Affaires étrangères a écrit qu’Israël avait vendu au Sri Lanka six patrouilleurs rapides de classe Dvora pour 10 millions de dollars. Dans un autre câble daté du 20 juin 1986, le chef de la Section d’intérêts israélienne à Colombo, Haim Divon, a noté qu’Israël avait également vendu des pistolets-mitrailleurs Mini-Uzi « pour des sommes considérables ». Dans un câble daté du 15 juin 1987, Divon a rapporté qu’Israël avait aussi vendu au Sri Lanka des clôtures électroniques, des équipements de communication, des mitrailleuses et des munitions.
Israël a formé les gardes du corps personnels du président Junius Richard Jayewardene. Dans un câble envoyé le 18 août 1986, Divon écrit : « La semaine dernière, nous avons organisé un stage de tir pour environ 30 membres de l’unité de sécurité du président. » Il ajoute que la formation a duré quatre jours et a été saluée.
Comment Israël a formé les forces militaires sri-lankaises
Israël a également formé les forces militaires sri-lankaises. Dans un câble daté du 23 janvier 1987, Divon rapporte que des instructeurs militaires israéliens avaient été présentés publiquement comme des « conseillers agricoles ». Dans un autre câble envoyé le même jour, il écrit que « les Tamouls contrôlent l’enclave de Jaffna sans rencontrer d’opposition », et que, selon le commandant de l’équipe de formation israélienne, les forces locales pensaient que la formation les préparerait à « s’emparer de Jaffna lors d’une offensive rapide », les questions des stagiaires pendant les exercices se concentrant sur les problèmes susceptibles de survenir lors d’un tel assaut.
Dans un câble envoyé le 15 février 1987, Aryeh Mekel, conseiller politique du Premier ministre Yitzhak Shamir, suggère que Shamir informe le secrétaire d’État usaméricain George Shultz qu’Israël a répondu positivement à la « demande urgente du Sri Lanka d’une aide pour les préparatifs sécuritaires contre l’activité clandestine tamoule ». Il indique que l’aide comprend « la formation d’officiers ainsi que l’expédition urgente d’armes et de munitions d’une valeur de 3 millions de dollars ».
Le 18 mars 1987, Divon rapporte une rencontre avec le ministre des Finances sri-lankais. Divon lui dit que « seulement cinq instructeurs israéliens ont suffi pour renverser la tendance dans les combats dans le nord », tout en reconnaissant dans le câble qu’il avait exagéré. Le ministre répond qu’il serait heureux de recevoir de l’aide « de n’importe qui – même du diable ». Divon répond qu’il espère que « nous ne sommes pas le diable », ce à quoi le ministre « sourit simplement ».
Après que la présence d’instructeurs militaires israéliens a fuité dans les médias sri-lankais, le diplomate Ilan Peleg, de la Section d’intérêts israélienne, plaisante dans un câble du 7 décembre 1987 en disant que « nous devons expliquer aux membres de l’insurrection anti-gouvernementale du JVP [Front de Libération du Peuple] que la formation était en fait pour leur bien ». Ce commentaire suggère que les responsables israéliens savaient que la formation n’était pas uniquement destinée à aider à lutter contre l’insurrection tamoule.
Israël a également aidé à former le personnel d’une unité de police spéciale tristement célèbre pour ses méthodes violentes.
Dans un câble daté du 18 mars 1987, Divon rapporte que le vice-ambassadeur usaméricain à Colombo avait approuvé le maintien de liens d’Israël avec l’armée locale mais avait averti que l’aide à la Force spéciale d’intervention (Special Task Force, STF) était « un investissement douteux à court terme et une grave erreur à long terme » étant donné « les massacres horribles qu’elle a commis ». Il ajoute que si le président et son fils devaient quitter la scène politique à l’avenir, « la force serait dissoute, et quiconque y serait associé se trouverait dans une position très délicate ».
Malgré l’avertissement usaméricain, un câble envoyé le 19 août 1987 par le diplomate Ilan Peleg, de la Section d’intérêts israélienne, rapporte qu’à la suite d’une tentative d’assassinat contre le président, le gouvernement a décidé « de créer immédiatement une toute nouvelle unité de protection de VIP issue de la STF », et Israël a accepté d’envoyer « une équipe israélienne de trois personnes pendant quatre semaines pour former cette unité ». Dans des câbles séparés, Divon explique que la STF est une « unité d’élite » dans laquelle « la personne qui donne le ton est le fils du président » et rapporte qu’il a rencontré le commandant de la STF.
Bien que Divon ait parfaitement conscience des activités réelles d’Israël au Sri Lanka, il reste préoccupé par la façon dont la Section est perçue. Dans un câble envoyé le 10 septembre 1987, il écrit que l’objectif d’Israël est de parvenir à une normalisation complète des relations avec le Sri Lanka et qu’une diplomatie publique est nécessaire pour créer une atmosphère favorable au sein de la population locale. Cependant, il note un problème de réputation : la Section d’intérêts est largement considérée comme « une mission établie pour aider le gouvernement dans la guerre contre le terrorisme tamoul ». Il ajoute que « c’était, malheureusement, également l’une des explications officielles utilisées pour justifier l’établissement de la section ».
Dans un câble daté du 11 novembre 1987, Divon rapporte qu’avec un représentant du Mossad, il a rencontré le président Jayewardene, qui a demandé à rencontrer personnellement les instructeurs militaires israéliens. Divon écrit que le président « semble clairement enclin à un optimisme excessif concernant la situation et déconnecté de la réalité – peut-être en raison d’évaluations trop roses fournies par des conseillers qui supposent que c’est ce qu’il souhaite entendre ».
Dans un câble envoyé le lendemain, Divon écrit que deux officiers du Mossad opéraient au Sri Lanka de façon permanente. Dans un autre câble, il note que leur présence était connue et que « nous recevons occasionnellement des remarques admiratrices sur les hommes du Mossad qui, en plus de leurs autres qualités, savent aussi cultiver des fruits et légumes » – une référence à la couverture courante du personnel de sécurité israélien en tant qu’experts agricoles.
Sous la pression des États arabes et de l’opposition sri-lankaise pour fermer la section israélienne à Colombo, des câbles des 6 et 14 août 1987 rapportent que le président a demandé à un représentant du Mossad lors de leur rencontre une aide pour financer sa campagne électorale, demandant 1 million de dollars. Divon écrit : « Le message concernant les élections est clair – après tout, nous avons intérêt à sa victoire, et donc nous devons l’aider. Il suppose que nous savons que si l’opposition arrive au pouvoir, nous sommes dehors. » L’opposition, qui avait rompu ses relations avec Israël en 1970, [quand Mme Bandaranaike, du Parti de la Liberté, était au pouvoir, NdT] ,a promis que si elle gagnait les élections et revenait au pouvoir, elle expulserait les Israéliens dans les 24 heures.
Les câbles ouverts au public ne contiennent aucune preuve qu’Israël ait réellement fourni un financement de campagne à Jayewardene. En revanche, comme décrit, Israël a bien répondu à ses demandes sécuritaires. L’importance de l’aide militaire israélienne est évidente dans un câble que Divon a envoyé le 21 mai 1987, rapportant une rencontre avec le secrétaire du président, qui « a exprimé sa déception envers les pays occidentaux qui ne les soutiennent ni moralement ni pratiquement et rejettent leurs demandes d’aide – principalement militaire. Il a souligné que seuls nous, les Israéliens, sommes venus à leur secours. » Dans un câble envoyé le 4 janvier 1988, Divon joint une lettre du président remerciant Israël « pour l’aide fournie dans les domaines de la sécurité et du renseignement ».
Dans un câble daté du 25 mars 1988, Divon rapporte avoir rencontré le président et lui avoir dit que « l’aide que nous avons fournie jusqu’à présent est certainement exceptionnelle », notant que même le Premier ministre Shamir avait libéré deux de ses propres gardes du corps pour former l’unité de sécurité du président. Divon écrit à nouveau qu’il ne peut comprendre l’humeur optimiste du président et se demande si elle est « le résultat d’un détachement de la réalité ou peut-être qu’il comprend mieux son peuple ».

Aide militaire fournie malgré des rapports répétés sur la gravité de la situation des droits humains
Cette aide militaire significative a été fournie malgré des rapports répétés des représentants israéliens au Sri Lanka sur la gravité de la situation des droits humains dans le pays pendant la guerre civile.
Ces rapports incluaient des allégations selon lesquelles la STF était responsable de « la disparition de nombreux jeunes hommes dans le sud soupçonnés d’appartenir à la clandestinité tamoule » ; que l’armée et l’armée de l’air avaient bombardé sans discrimination des civils tamouls, des hôpitaux et des marchés ; des craintes d’une répression à grande échelle similaire à celle de 1971, où « entre 10 000 et 20 000 membres de l’insurrection ont été tués lors d’affrontements violents avec l’armée » ; que des ministres du gouvernement constituaient des milices privées et achetaient des armes, des équipements de communication et de surveillance ; des rapports de torture de Tamouls ; la fermeture des universités ; et la suspension d’employés tamouls de leurs postes dans la fonction publique.
Le secrétaire général du Syndicat des enseignants tamouls a même demandé lors d’une réunion avec des représentants israéliens qu’Israël s’abstienne d’aider les autorités à exterminer les Tamouls. Dans un câble daté du 12 janvier 1988, Divon écrit que « chaque jour, nous entendons parler de cas d’assassinat, de meurtre et de massacre », en particulier ceux commis par l’armée sri-lankaise.
Le consulat d’Israël à Chicago a rapporté que le « Comité pour l’arrêt du génocide de la minorité tamoule au Sri Lanka », opérant aux USA, affirmait qu’Israël avait « envoyé des armes et des conseillers pour former l’armée et la police du gouvernement ». En réponse, le consulat a nié les allégations, déclarant qu’« une fois de plus, certaines parties tentent de fabriquer des accusations contre nous ». Comme décrit plus haut, cependant, les documents du ministère des Affaires étrangères aux Archives d’État confirment les affirmations du comité.
Non seulement Israël a ignoré la gravité de la situation des droits humains, mais il savait également dès le départ que son aide militaire avait des perspectives de succès limitées. Dès novembre 1984, lors d’une réunion entre le directeur général adjoint du ministère des Affaires étrangères, Avi Primor, et le secrétaire d’État adjoint usaméricain par intérim pour les affaires sud-asiatiques, le responsable américain a déclaré à Primor que Washington estimait que les autorités sri-lankaises augmentaient leur armée et leurs forces paramilitaires mais se faisaient « des illusions en pensant qu’elles pouvaient parvenir à une solution militaire ». Comme indiqué, le chef de la Section d’intérêts israélienne à Colombo a écrit à plusieurs reprises que le président Jayewardene était déconnecté de la réalité.
Puisque l’aide militaire avait été la principale raison pour laquelle le gouvernement sri-lankais avait renoué les liens diplomatiques – et malgré la connaissance des violations des droits humains et l’évaluation claire selon laquelle le gouvernement ne pouvait pas résoudre le conflit militairement – Israël a conclu qu’il était préférable de poursuivre son assistance.
Eitay Mack (hébreu : איתי מק) est un juriste et militant des droits humains israélien vivant entre Jérusalem et Oslo. Il s’est fait connaître par son travail juridique en faveur des Palestiniens victimes des forces de sécurité israéliennes, notamment en Cisjordanie occupée. Il milite pour révéler et contrôler les ventes d’armes israéliennes à des régimes accusés de violations des droits humains et la coopération israélienne avec ces régimes. Il a engagé plusieurs procédures devant la Cour suprême israélienne, par exemple pour obtenir des informations sur l’utilisation de tireurs d’élite contre des manifestants à Gaza, ou la coopération militaro-policière avec par exemple l’Inde pour son activité contre-insurrectionnelle au Cachemire.

