Colombie : au moment du naufrage, quelqu’un viendra te sauver...
Inégalités éternelles et autres coups de machette
Reinaldo Spitaletta, Medellín, 1er juin 2026
Traduit par Tlaxcala
NdT- Le premier tour de l’élection présidentielle en Colombie, le 31 mai, a vu 2 couples de candidats se positionner pour le deuxième tour du 21 juin : Abelardo de la Espriella et José Manuel Restrepo affronteront Iván Cepeda et Aida Quilcué. Les premiers représentent la droite dure oligarchique, admiratrice de l’Argentin Milei et du Salvadorien Bukele. Les seconds sont les candidats du Pacte Historique et entendent poursuivre le travail entrepris par le président Gustavo Petro pour dégager la Colombie de l’emprise biséculaire de l’oligarchie créole.
Ce texte de Reinaldo Spitaletta dénonce avec une intensité rhétorique certaine les « inégalités éternelles » de la Colombie, qu’il attribue à une intolérance structurelle et à une ignorance collective délibérément cultivée par les élites.-FG, Tlaxcala
Nos polarisations historiques ont été fondées sur l’intolérance, sur la résolution des contradictions politiques par l’usage de la force et sur l’exploitation – sinon la cultivation délibérée – de l’ignorance collective. Nous sommes enclins à la sensation, à ce qui est sent i et ressenti en surface (épiderme) et sous une forme, peut-être conçue dans l’ombre, par le pouvoir, quel qu’il soit, pour maintenir sa domination.
Ainsi, en un peu plus de deux cents ans depuis la proclamation de l’indépendance et le début du processus de construction nationale républicaine, nous avons vécu une succession presque ininterrompue de confrontations.
Le sang appelle le sang. Et quand on a été nourris dans des abattoirs, on a envie de le faire couler. Cela semble être une sorte de comportement prémédité pour définir qui reste au pouvoir par la force et non par des arguments, des délibérations ou des dialectiques. Et beaucoup moins avec « l’application » rationnelle, qui nous permet de prendre en compte, pour adopter des notions civilisées, les approches de l’adversaire. Nous avons été éduqués (si c’est ça, éduquer) pour écraser le contradicteur. Pour l’éviscérer, comme on l’a vu à Palonegro, par exemple.
Il semble que notre « éducation sentimentale », transmise d’en haut (ah, oui, bien sûr, contre celles d’en bas, comme dans un roman mexicain), réside dans l’adoration du statu quo. Quelle importance que ce ne soit que pour le plaisir de quelques-uns, d’une élite, d’une minorité privilégiée ? Ce sont nos maîtres et seigneurs. Ce sont eux qui peuvent atteindre les sommets du bonheur, du confort et piétiner à volonté tout ce que leur système de misère produit. Cela semble être leur mission, soutenue par des credos, dogmes et autres commandements.
Dans tant d’histoires répugnantes d’oppression non racontée, de maintien d’un état de soumission face aux déguenillés, dans le processus de consolidation d’un système qui doit paraître immuable, éternel (parfois la « main de Dieu » ou la « main puissante » s’y insère), le vaincu, le subordonné, ce qui est l’histoire, on injecte aux gueux que l’histoire, c’est comme ça. Qu’il n’y a aucun moyen possible de changer ça. Que sûrement dans d’autres mondes, il pourra avoir des récompenses, des sérénades angéliques et autres chérubins. Nous avons passé plus de deux cents ans ainsi.
Ceux en bas doivent continuer à être en bas. Et ceux qui sont au sommet, toujours en haut. Et c’est tout. Et que personne n’ose se rebeller contre l’establishment, car alors Troie brûlera.
Et si nous déguisons les uns en « conservateurs » et les autres en « libéraux », et que nous alimentons leurs sectarismes, leurs querelles (de préférence à coups de machette), leurs péchés capitaux, si en plus nous tirons parti des dogmes, des credos, des prières sacrées, des promesses, et si, à tout moment, disons lors d’un mélange de balles et de peinillas [petites machettes], comme celui de Ceilán, en 1949, nous pouvons chanter, tout en faisant voler des têtes : « Tu régneras, ô roi béni », alors ceux qui commandent seront au paradis.
Nous sommes donc faits (non pas de rêves shakespeariens) de sectarisme hirsute, nourris de soupes polarisées. Depuis des temps immémoriaux, on nous a maintenus divisés par des nuances de couleur, tandis que des têtes volaient, que des ventres s’ouvraient, que les bourreaux se réjouissaient avec des morceaux de flanelle ou de cravate, et avec d’autres coupes et pratiques barbares qui n’avaient rien à voir avec les tailleurs ni les couturières.
Et si nous maintenons la majorité dans les ténèbres de l’ignorance, si nous la « nourrissons » de mauvais cholestérols et lui favorisons la division, si elle continue à avoir peur de ceux qui pourraient être une lumière dans l’obscurité, des ouvreurs d’autres chemins, alors attention ! Ils sont dangereux. Et là, sans savoir ce que cela signifiait (rien de son histoire, rien de son origine), le mot « communiste » a été maccarthysé. « Gare à vous, communistes ! » Et la majorité ne savait même pas (tout comme elle ne le sait généralement pas aujourd’hui) ce que ce mot signifiait. Ils l’avaient déjà fait avec les libéraux (attention ! Être libéral est un péché !).
Lorsque ce poète a guéri son angoisse existentielle à force de lire le Manifeste communiste, et peut-être aussi grâce aux poèmes de Rimbaud et de Barba, il a mis en évidence qu’on a voulu nous cantonner à des regards individualistes. Ou à des comportements grégaires, à vivre en troupeau. Dans le déni de l’autre, de la solidarité et de l’exercice de la critique envers les pouvoirs. Moins on réfléchit, plus il est facile de diriger le troupeau.
Je crois qu’ils nous ont noyés dans le sang. Celui de nos proches, de nos frères. Et ainsi, nourris par tant de peurs, ceux qui ont toujours été les bourreaux, les bourreaux, les maîtres du destin de ceux qui sont sous leurs bottes boueuses, ensanglantées, ont traversé l’histoire indemnes. Une grève ici ou là, une résistance civile par-ci par-là, une grève générale de temps à autre, mais ils ont toujours continué — les mêmes avec les mêmes — dans la gymnastique de leur oppression. Et soudain, lorsque des guides (de nouveaux bergers, peut-être ?) ou des gens munis de torches et capables d’ouvrir d’autres voies sont apparus, on a alors de nouveau fait appel au maccarthysme et à tous les moyens possibles pour effacer quiconque oserait s’interposer entre la domination des puissants et l’asservissement du petit peuple.
En fin de compte, nous n’avons pas réussi à faire la révolution, qui ne se fait pas seulement avec des votes. Elle passe par l’éducation, la lecture, l’épanouissement de la culture, l’ouverture d’horizons à la science et aux arts, et la création de possibilités de changement pour ceux qui, toute leur vie (y compris celle de leurs ancêtres), ont été de la chair à canon. De la chair à joug, comme l’écrivait Miguel Hernández.
Nous n’avons pas débroussaillé les sentiers de la liberté. Et nous avons été assommés par la démagogie des faux prophètes et des populistes sans vergogne. Ainsi, on a cultivé des moyens de faire en sorte que la victime aime son oppression et que l’esclave adore ses chaînes.
Dans un pays aux inégalités éternelles, dominé par de grands propriétaires terriens et par des assassins qui montent parfois au ciel et de là continuent à manier la tronçonneuse décapiteuse, la culture est restée en marge. Les lectures, les ouvertures d’esprit, les nouvelles propositions de liberté et de bien-être collectif ne prennent pas racine. Nous n’avons pas vaincu les oligarchies, ni réalisé, en substance, aucun changement en profondeur. Réformisme. Guépardisme. Ah oui, que tout change pour que tout reste pareil. Ou pire.
Et ainsi, pour les ennemis du peuple — quel mot galvaudé et dénaturé —, les chemins de leur domination et de leur exploitation restent ouverts. Et surtout, quand une foule hétéroclite d’asservis qui se croient libres se laisse aveugler par les cris, la vulgarité et la bêtise d’un bon à rien qui représente des cultures et des intérêts mafieux. Depuis des temps immémoriaux, les slogans de violence et de grossièreté semblent avoir la cote en Colombie : « Bala es lo que hay, bala lo que viene» [slogan de la droite dure signifiant : « Des balles, rien que des balles au menu »]. La galerie savoure avec enthousiasme toute cette bouillie imprégnée de violence.
Et à son tour, lorsque ceux qui se proclament porte-parole et représentants du peuple tombent dans des actions propres aux secteurs qu’ils devraient combattre, l’horizon de la libération s’estompe. Quand, au départ, il n’y a pas de différence fondamentale avec les agissements des bourreaux du peuple, alors, face à la faiblesse théorique, face à ce qu’un homme de droite a appelé il y a des années la « masse ignorante », tout s’écroule.
C’est comme s’en tenir, parfois, à de bonnes intentions dont, selon le vieil adage, le chemin de l’enfer est pavé. Il faut clarifier qui sont les ennemis du peuple ; qui sont ceux qu’il faut combattre sur le plan idéologique, en promouvant le savoir et la formation des oubliés. Ne pas avoir honte, comme c’est le cas pour certains, de parler de l’impérialisme (dans ce cas, yankee) comme principal ennemi du peuple colombien et délimiter clairement les terrains de bataille.
Il reste encore la possibilité d’une alliance plus large, d’ajuster et de préparer un programme démocratique et révolutionnaire pour la prochaine campagne électorale, avec la participation d’autres forces qui pourraient et devraient, elles aussi, se ranger du côté des causes populaires, pour l’indépendance, la prospérité pour tous et la construction d’un pays équitable, prêt à se libérer de la domination perpétuelle d’une minorité de despotes et d’exploiteurs.
Et oui, comme l’a chanté María Elena Walsh, tant de fois on t’a tué, tant de fois tu ressusciteras… Peut-être, après tout, serons-nous comme la cigale.




